Tante Léonie est baba d’Ali

Tante Léonie est baba d’Ali

 

Comme son nom ne l’indique pas, alibaba.com est le géant internet marchand chinois. Il est le plus important site de vente en ligne à destination des entreprises au niveau mondial.

L’actualité nous l’a fait connaître cette semaine à propos de la plus grosse introduction en Bourse jamais réalisée et la curiosité m’a conduit à jeter un œil sur son site. Un peu obsédé (je le concède volontiers), sur la fenêtre destinée aux recherches, j’ai tapé « Proust ».

Et j’ai eu une réponse !

279 Proust Made in China

 

Si j’en crois l’annonce d’un industriel, c’est le nom d’un bureau dont cinq mille exemplaires sont disponibles. Embarqués à Shanghai, ils peuvent vous être livrés en trois semaines environ — moins si vous me lisez en Asie et particulièrement en Chine. La belle affaire ! Le contact est une certaine Melissa Jiang.

 

Si Proust est chez alibaba, Ali Baba est en Proust.

Le bûcheron héros d’Ali Baba et les Quarante Voleurs dans Les Mille et Une Nuits, contes persans du XIIIe siècle plaît particulièrement à tante Léonie. Elle le connaît dans la version dessinée sur les assiettes plates à petits fours de Combray. Pour regarder ses images légendées, elles chaussent ses lunettes et apprécie : « Très bien, très bien. » C’est dans Du côté de chez Swann.

Dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs, la figure d’Ali Baba est associée à celle d’un « ponte » de Balbec.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

 

*Mais si l’on avait dit à ma grand’mère que ce Swann qui, en tant que fils Swann était parfaitement « qualifié » pour être reçu par toute la « belle bourgeoisie », par les notaires ou les avoués les plus estimés de Paris (privilège qu’il semblait laisser tomber en peu en quenouille), avait, comme en cachette, une vie toute différente ; qu’en sortant de chez nous, à Paris, après nous avoir dit qu’il rentrait se coucher, il rebroussait chemin à peine la rue tournée et se rendait dans tel salon que jamais l’œil d’aucun agent ou associé d’agent ne contempla, cela eût paru aussi extraordinaire à ma tante qu’aurait pu l’être pour une dame plus lettrée la pensée d’être personnellement liée avec Aristée dont elle aurait compris qu’il allait, après avoir causé avec elle, plonger au sein des royaumes de Thétis, dans un empire soustrait aux yeux des mortels et où Virgile nous le montre reçu à bras ouverts ; ou, pour s’en tenir à une image qui avait plus de chance de lui venir à l’esprit, car elle l’avait vue peinte sur nos assiettes à petits fours de Combray — d’avoir eu à dîner Ali-Baba, lequel quand il se saura seul, pénétrera dans la caverne, éblouissante de trésors insoupçonnés. (I, 11)

 

*Son déjeuner lui [tante Léonie] était une distraction suffisante pour qu’elle n’en souhaitât pas une autre en même temps. « Vous n’oublierez pas au moins de me donner mes œufs à la crème dans une assiette plate ? » C’étaient les seules qui fussent ornées de sujets, et ma tante s’amusait à chaque repas à lire la légende de celle qu’on lui servait ce jour-là. Elle mettait ses lunettes, déchiffrait : Ali-Baba et les quarante voleurs, Aladin ou la Lampe merveilleuse, et disait en souriant : « Très bien, très bien. » (I, 39)

 

*Quant aux hommes [de la colonie juive à Balbec], malgré l’éclat des smokings et des souliers vernis, l’exagération de leur type faisait penser à ces recherches dites « intelligentes » des peintres qui, ayant à illustrer les Évangiles ou les Mille et Une Nuits, pensent au pays où la scène se passe et donnent à saint Pierre ou à Ali-Baba précisément la figure qu’avait le plus gros « ponte » de Balbec. (II, 221)

 

*les gâteaux étaient instruits, les tartes étaient bavardes. Il y avait dans les premiers des fadeurs de crème et dans les secondes des fraîcheurs de fruits qui en savaient long sur Combray, sur Gilberte, non seulement la Gilberte de Combray mais celle de Paris aux goûters de qui je les avais retrouvés. Ils me rappelaient ces assiettes à petits fours, des Mille et une Nuits, qui distrayaient tant de leurs « sujets » ma tante Léonie quand Françoise lui apportait un jour Aladin ou la Lampe Merveilleuse, un autre Ali-Baba, le Dormeur éveillé ou Simbad le Marin embarquant à Bassora avec toutes ses richesses. J’aurais bien voulu les revoir, mais ma grand’mère ne savait pas ce qu’elles étaient devenues et croyait d’ailleurs que c’était de vulgaires assiettes achetées dans le pays. N’importe, dans le gris et champenois Combray, leurs vignettes s’encastraient multicolores, comme dans la noire Église les vitraux aux mouvantes pierreries, comme dans le crépuscule de ma chambre les projections de la lanterne magique, comme devant la vue de la gare et du chemin de fer départemental les boutons d’or des Indes et les lilas de Perse, comme la collection de vieux Chine de ma grand’tante dans sa sombre demeure de vieille dame de province. (II, 336)

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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