Sonner les cloches

Sonner les cloches

 

Sans vous assommer avec mes histoires, laissez-moi vous dire que, d’habitude, je pars d’un extrait de la Recherche pour rédiger une chronique que, le cas échéant, j’enrichis d’une illustration.

 

Une fois n’est pas coutume, en voici une construite à l’envers. Ces jours-ci, je photographie les églises du Pays de Combray. Il y en a dix-sept, autant que de communes constituant la Communauté administrative qui les unit.

 

Elles ont toutes leur charme mais la plupart sont tristement closes. Or, passant à Luplanté, j’ai trouvé l’église ouverte car on y retirait les décors d’un mariage qui s’y était passé. Je suis donc rentré et suis tombé en arrêt devant deux cordes sortant du plafond de bois, utilisées pour sonner les cloches. Jadis c’était la tâche du sonneur, sacristain, bedeau suisse ou enfant de chœur.

 

La vue m’a enchanté. J’ai voulu la saisir et j’ai pris une photo.

Hors modestie et orgueil, elle se révèle parfaite dans sa sobriété, sa composition, sa lumière.

(Photo PL)

(Photo PL)

 

Il ne me restait plus qu’à trouver un passage de l’œuvre de Proust pour la légitimer. Un premier s’est imposé :

*Il y a bien longtemps aussi que mon père a cessé de pouvoir dire à maman : « Va avec le petit. » La possibilité de telles heures ne renaîtra jamais pour moi. Mais depuis peu de temps, je recommence à très bien percevoir si je prête l’oreille, les sanglots que j’eus la force de contenir devant mon père et qui n’éclatèrent que quand je me retrouvai seul avec maman. En réalité ils n’ont jamais cessé ; et c’est seulement parce que la vie se tait maintenant davantage autour de moi que je les entends de nouveau, comme ces cloches de couvents que couvrent si bien les bruits de la ville pendant le jour qu’on les croirait arrêtées mais qui se remettent à sonner dans le silence du soir. Du côté de chez Swann

 

Une bien belle ode à la paresse a ici toute sa place :

*J’avais promis à Albertine que, si je ne sortais pas avec elle, je me mettrais au travail; mais le lendemain, comme si, profitant de nos sommeils, la maison avait miraculeusement voyagé, je m’éveillais par un temps différent, sous un autre climat. On ne travaille pas au moment où on débarque dans un pays nouveau, aux conditions duquel il faut s’adapter. Or chaque jour était pour moi un pays différent. Ma paresse elle-même, sous les formes nouvelles qu’elle revêtait, comment l’eussé-je reconnue ? Tantôt, par des jours irrémédiablement mauvais, disait-on, rien que la résidence dans la maison, située au milieu d’une pluie égale et continue, avait la glissante douceur, le silence calmant, tout l’intérêt d’une navigation; une autre fois, par un jour clair, rester immobile dans mon lit, c’était laisser tourner les ombres autour de moi comme d’un tronc d’arbre. D’autres fois encore, aux premières cloches d’un couvent voisin, rares comme les dévotes matinales, blanchissant à peine le ciel sombre de leurs giboulées incertaines que fondait et dispersait le vent tiède, j’avais discerné une de ces journées tempétueuses, désordonnées et douces, où les toits, mouillés d’une ondée intermittente que sèchent un souffle ou un rayon, laissent glisser en roucoulant une goutte de pluie et, en attendant que le vent recommence à tourner, lissent au soleil momentané qui les irise leurs ardoises gorge-de-pigeon ; une de ces journées remplies par tant de changements de temps, d’incidents aériens, d’orages, que le paresseux ne croit pas les avoir perdues parce qu’il s’est intéressé à l’activité qu’à défaut de lui l’atmosphère, agissant en quelque sorte à sa place, a déployée ; journées pareilles à ces temps d’émeute ou de guerre, qui ne semblent pas vides à l’écolier délaissant sa classe parce que, aux alentours du Palais de Justice ou en lisant les journaux, il a l’illusion de trouver dans les événements qui se sont produits, à défaut de la besogne qu’il n’a pas accomplie, un profit pour son intelligence et une excuse pour son oisiveté ; journées auxquelles on peut comparer celles où se passe dans notre vie quelque crise exceptionnelle et de laquelle celui qui n’a jamais rien fait croit qu’il va tirer, si elle se dénoue heureusement, des habitudes laborieuses ; par exemple, c’est le matin où il sort pour un duel qui va se dérouler dans des conditions particulièrement dangereuses ; alors, lui apparaît tout d’un coup, au moment où elle va peut-être lui être enlevée, le prix d’une vie de laquelle il aurait pu profiter pour commencer une œuvre ou seulement goûter des plaisirs, et dont il n’a su jouir en rien. « Si je pouvais ne pas être tué, se dit-il, comme je me mettrais au travail à la minute même, et aussi comme je m’amuserais. » La vie a pris en effet soudain, à ses yeux, une valeur plus grande, parce qu’il met dans la vie tout ce qu’il semble qu’elle peut donner, et non pas le peu qu’il lui fait donner habituellement. Il la voit selon son désir, non telle que son expérience lui a appris qu’il savait la rendre, c’est-à-dire si médiocre ! Elle s’est, à l’instant, remplie des labeurs, des voyages, des courses de montagnes, de toutes les belles choses qu’il se dit que la funeste issue de ce duel pourra rendre impossibles, sans songer qu’elles l’étaient déjà avant qu’il fût question de duel, à cause des mauvaises habitudes qui, même sans duel, auraient continué. Il revient chez lui sans avoir été même blessé, mais il retrouve les mêmes obstacles aux plaisirs, aux excursions, aux voyages, à tout ce dont il avait craint un instant d’être à jamais dépouillé par la mort ; il suffit pour cela de la vie. Quant au travail — les circonstances exceptionnelles ayant pour effet d’exalter ce qui existait préalablement dans l’homme, chez le laborieux le labeur et chez l’oisif la paresse, — il se donne congé.

Je faisais comme lui, et comme j’avais toujours fait depuis ma vieille résolution de me mettre à écrire, que j’avais prise jadis, mais qui me semblait dater d’hier, parce que j’avais considéré chaque jour l’un après l’autre comme non avenu. J’en usais de même pour celui-ci, laissant passer sans rien faire ses averses et ses éclaircies et me promettant de commencer à travailler le lendemain. Mais je n’y étais plus le même sous un ciel sans nuages ; le son doré des cloches ne contenait pas seulement, comme le miel, de la lumière, mais la sensation de la lumière et aussi la saveur fade des confitures (parce qu’à Combray il s’était souvent attardé comme une guêpe sur notre table desservie). Par ce jour de soleil éclatant, rester tout le jour les yeux clos, c’était chose permise, usitée, salubre, plaisante, saisonnière, comme tenir ses persiennes fermées contre la chaleur. C’était par de tels temps qu’au début de mon second séjour à Balbec j’entendais les violons de l’orchestre entre les coulées bleuâtres de la marée montante. Combien je possédais plus Albertine aujourd’hui! Il y avait des jours où le bruit d’une cloche qui sonnait l’heure portait sur la sphère de sa sonorité une plaque si fraîche, si puissamment étalée de mouillé ou de lumière, que c’était comme une traduction pour aveugles, ou, si l’on veut, comme une traduction musicale du charme de la pluie ou du charme du soleil. La Prisonnière

 

L’église d’Illiers-Combray, par la volonté de son excellent curé, est toujours ouverte et ses cloches tintent.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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  1. Exception faite pour la paroisse Notre Dame du Combray qui compte toujours 22 églises, il faut croire que l’évêque en a décidé autrement?

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