Proust, les foins et Mme de Sévigné

Proust, les foins et Mme de Sévigné

 

Les soucis asthmatiques de Proust étaient bien plus sévères que ce qu’on appelle le rhume des foins. Et il y a de quoi en faire tout un foin…

 

C’est un sujet qu’il connaît bien, ainsi qu’il l’écrit à Reynaldo Hahn: « Partout ici on fait les foins. Vous connaissez trop Mme de Sévigné pour ne pas savoir ce qu’est le fanage. C’est une jolie chose mais qui me fait mal ».

 

Il y revient dans À la Recherche du Temps perdu :

*Il ne faut pas se laisser tromper par des particularités purement formelles qui tiennent à l’époque, à la vie de salon et qui font que certaines personnes croient qu’elles ont fait leur Sévigné quand elles ont dit : « Mandez-moi, ma bonne » ou « Ce comte me parut avoir bien de l’esprit », ou « faner est la plus jolie chose du monde ». II

 

Dans les deux cas, c’est une allusion transparente à une célèbre lettre de la marquise épistolière à son cousin le marquis Philippe-Emmanuel de Coulanges :

 

« Aux Rochers [château près de Vitré] 22 juillet, 167l.

Ce mot sur la semaine est par-dessus le marché de vous écrire seulement tous les quinze jours, et pour vous donner avis, mon cher cousin, que vous aurez bientôt l’honneur de voir Picard ; et comme il est frère du laquais de Mme de Coulanges, je suis bien aise de vous rendre compte de mon procédé.

Vous savez que Mme la duchesse de Chaulnes est à Vitré ; elle y attend le duc, son mari, dans dix ou quinze jours, avec les états de Bretagne : vous croyez que j’extravague ; elle attend donc son mari avec tous les états, et en attendant, elle est à Vitré toute seule, mourant d’ennui. Vous ne comprenez pas que cela puisse jamais revenir à Picard ; elle meurt donc d’ennui ; je suis sa seule consolation, et vous croyez bien que je l’emporte d’une grande hauteur sur Mlles de Kerbone et de Kerqueoison. Voici un grand circuit, mais pourtant nous arriverons au but. Comme je suis donc sa seule consolation, après l’avoir été voir, elle viendra ici, et je veux qu’elle trouve mon parterre net et mes allées nettes, ces grandes allées que vous aimez. Vous ne comprenez pas encore où cela peut aller ; voici une autre petite proposition incidente : vous savez qu’on fait les foins, je n’avais pas d’ouvriers ; j’envoie dans cette prairie, que les poètes ont célébrée, prendre tous ceux qui travaillaient, pour venir nettoyer ici : vous n’y voyez encore goutte ; et, en leur place, j’envoie tous mes gens faner. Savez-vous ce que c’est que faner ? Il faut que je vous l’explique : faner est la plus jolie chose du monde, c’est retourner du foin en batifolant dans une prairie ; dès qu’on en sait tant, on sait faner. Tous mes gens y allèrent gaiement ; le seul Picard me vint dire qu’il n’irait pas, qu’il n’était pas entré à mon service pour cela, que ce n’était pas son métier, et qu’il aimait mieux s’en aller à Paris. Ma foi ! la colère me monte à la tête. Je songeai que c’était la centième sottise qu’il m’avait faite ; qu’il n’avait ni cœur, ni affection ; en un mot, la mesure était comble. Je l’ai pris au mot, et quoi qu’on m’ait pu dire pour lui, je suis demeurée ferme comme un rocher, et il est parti. C’est une justice de traiter les gens selon leurs bons ou mauvais services. Si vous le revoyez, ne le recevez point, ne le protégez point, ne me blâmez point, et songez que c’est le garçon du monde qui aime le moins à faner, et qui est le plus indigne qu’on le traite bien. »

Fanage 1 Fanage 2

(Photo PL)

(Photo PL)

Batifoler en fanant… J’essaie d’imaginer notre cher Marcel s’y adonner — à Paris, Cabourg ou Venise.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

3 comments to “Proust, les foins et Mme de Sévigné”

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  1. Madame de Sévigné « oubliait » (mais l’a-t-elle jamais su ?) que les paysans en sortaient avec les mains en sang, du si « joli » fanage… Un des travaux agricoles les plus épuisants qui soient – et si l’industrialisation de l’agriculture est meurtrière pour l’environnement, la mécanisation des travaux agricoles est, elle, une bénédiction.

  2. Lutte de classes pas morte. Les « sans »… vous remercient, Chère Clopine

  3. Ben… Il faut lire ça dans Giono, Patrice. Dans « Regain », il y a une scène extraordinaire (mais TOUT est extraordinaire chez Giono), où Panturle vient de faire la fenaison du « regain », cette deuxième récolte qu’avec un peu de chance on peut effectue, et qui est la métaphore du livre, donc : avec les mains en sang.

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