Une « madeleine » cachée (et un confondant mystère à la clé)

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Une « madeleine » cachée

(et un confondant mystère à la clé)

 

C’est une ébauche de mémoire involontaire…

La scène se passe aux Champs-Élysées et dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs. Le héros se tient à l’entrée des toilettes publiques du jardin où il a joué avec Gilberte. Il se dit pénétré de plaisir et voudrait saisir le charme de cette impression.

 

*Je dus quitter un instant Gilberte, Françoise m’ayant appelé. Il me fallut l’accompagner dans un petit pavillon treillissé de vert, assez semblable aux bureaux d’octroi désaffectés du vieux Paris, et dans lequel étaient depuis peu installés, ce qu’on appelle en Angleterre un lavabo, et en France, par une anglomanie mal informée, des water-closets. Les murs humides et anciens de l’entrée, où je restai à attendre Françoise dégageaient une fraîche odeur de renfermé qui, m’allégeant aussitôt des soucis que venaient de faire naître en moi les paroles de Swann rapportées par Gilberte, me pénétra d’un plaisir non pas de la même espèce que les autres, lesquels nous laissent plus instables, incapables de les retenir, de les posséder, mais au contraire d’un plaisir consistant auquel je pouvais m’étayer, délicieux, paisible, riche d’une vérité durable, inexpliquée et certaine. J’aurais voulu, comme autrefois dans mes promenades du côté de Guermantes, essayer de pénétrer le charme de cette impression qui m’avait saisi et rester immobile à interroger cette émanation vieillotte qui me proposait non de jouir du plaisir qu’elle ne me donnait que par surcroît, mais de descendre dans la réalité qu’elle ne m’avait pas dévoilée. II, 44

 

Peu après, à la suite d’un autre jeu plus intime avec Gilberte chez elle, le Héros rentre chez ses parents. C’est là que, « brusquement » il se rappelle l’image du cabinet de son oncle à Combray (celui qui sent l’iris et le cassis sauvage dans Du côté de chez Swann) où, solitaire,  il s’adonne à la volupté.

*En rentrant, j’aperçus, je me rappelai brusquement l’image, cachée jusque-là, dont m’avait approché, sans me la laisser voir ni reconnaître, le frais, sentant presque la suie, du pavillon treillagé. Cette image était celle de la petite pièce de mon oncle Adolphe, à Combray, laquelle exhalait en effet le même parfum d’humidité. Mais je ne pus comprendre et je remis à plus tard de chercher pourquoi le rappel d’une image si insignifiante m’avait donné une telle félicité. II, 46

 

Même si les deux épisodes sont proches chronologiquement, le processus est le même que pour la madeleine, encore de Paris à Combray, encore une odeur, encore un surgissement du passé…

 

La pièce de Combray, précisait le Héros « était la seule qu’il me fût permis de fermer à clef ».

Au passage, vous remarquerez que Proust est passé de « treillissé » à « treillagé ». Selon le Robert, le premier signifie assemblé de lattes, d’échalas posés parallèlement ou croisés, dans un plan vertical ; le second, entrecroisé de lattes, de fils métalliques formant claire-voie. Tous deux issus du latin, l’un vient de trichila, l’autre, de trilicius.

 

Je reste confondu devant l’absence de travaux savants sur ce changement d’adjectif. Mais que font les proustologues patentés ? Mesdames, Messieurs, vénérés maîtres, ne vous sentez-vous pas interpelés par le glissement du treillis au treillage ? Que signifie-t-il ? Comment l’interpréter ? Que cache-t-il ? Est-ce si dérangeant que vous ne vous vous frottiez pas à la question ?

Nous avons le droit de savoir !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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