Les franc-maçonneries

Les franc-maçonneries

 

Il n’y a qu’un frère trois points dans À la Recherche du temps perdu où il n’y a pas qu’une franc-maçonnerie.

 

Le seul porteur de tablier identifié est un militaire, le commandant Duroc, qui officie à Doncières et que Robert de Saint-Loup tient en haute estime pour deux raisons : il est membre de cette société secrète et, « radical socialiste », il « ne va pas à confesse ». D’autres officiers, sortis du rang, sont également francs-maçons. Un point, c’est tout.

 

S’il est encore question de maçonnerie dans l’œuvre de Proust, ce n’est qu’épisodiquement — courtisée par une certaine aristocratie, associée au péril juif ou à l’espionnage allemand — et, par deux fois désignant une autre fraternelle, celle des invertis.

Charlus, un initié, évoque devant le Héros « une franc-maçonnerie dont je ne puis vous parler », « chimère » à « guérir » selon certains. C’est, en tous cas, une communauté « bien plus étendue, plus efficace et moins soupçonnée que celle des loges, car elle repose sur une identité de goûts, de besoins, d’habitudes, de dangers, d’apprentissage, de savoir, de trafic, de glossaire »…

Un temple des Fils de la Lumière (Photo PL)

Un temple des Fils de la Lumière (Photo PL)

 

J’ai dit.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

*Soucieuse de se grandir aux yeux des familles princières ou ducales au-dessous desquelles elle est immédiatement située, cette aristocratie sait qu’elle ne le peut qu’en augmentant son nom de ce qu’il ne contenait pas, de ce qui fait qu’à nom égal, elle prévaudra : une influence politique, une réputation littéraire ou artistique, une grande fortune. Et les frais dont elle se dispense à l’égard de l’inutile hobereau recherché des bourgeois et de la stérile amitié duquel un prince ne lui saurait aucun gré, elle les prodiguera aux hommes politiques, fussent-ils francs-maçons, qui peuvent faire arriver dans les ambassades ou patronner dans les élections, aux artistes ou aux savants dont l’appui aide à « percer » dans la branche où ils priment, à tous ceux enfin qui sont en mesure de conférer une illustration nouvelle ou de faire réussir un riche mariage. II

 

*Ce jugement favorable qu’elle [la femme du notaire] avait porté sur le beau-frère de Legrandin, tenait peut-être au terne aspect de quelqu’un qui n’avait rien d’intimidant, peut-être à ce qu’elle avait reconnu dans ce gentilhomme-fermier à allure de sacristain les signes maçonniques de son propre cléricalisme. II

 

*[Saint-Loup :] L’homme que vous « adorez » pour peu de chose est le plus grand imbécile que la terre ait jamais porté. Il est parfait pour s’occuper de l’ordinaire et de la tenue de ses hommes ; il passe des heures avec le maréchal des logis chef et le maître tailleur. Voilà sa mentalité. Il méprise d’ailleurs beaucoup, comme tout le monde, l’admirable commandant dont je vous parle. Personne ne fréquente celui-là, parce qu’il est franc-maçon et ne va pas à confesse. Jamais le Prince de Borodino ne recevrait chez lui ce petit bourgeois. III

 

*[Saint-Loup :] le commandant Duroc, le professeur d’histoire militaire dont je t’ai parlé, en voilà un qui, paraît-il, marche à fond dans nos idées. Du reste, le contraire m’eût étonné, parce qu’il est non seulement sublime d’intelligence, mais radical-socialiste et franc-maçon. III

 

*L’un de ceux dont cela m’eût le plus intéressé d’entendre parler, parce que c’est lui que j’avais aperçu le plus souvent, était le prince de Borodino. Mais ni Saint-Loup, ni ses amis, s’ils rendaient en lui justice au bel officier qui assurait à son escadron une tenue incomparable, n’aimaient l’homme. Sans parler de lui évidemment sur le même ton que de certains officiers sortis du rang et francs-maçons, qui ne fréquentaient pas les autres et gardaient à côté d’eux un aspect farouche d’adjudants, ils ne semblaient pas situer M. de Borodino au nombre des autres officiers nobles, desquels à vrai dire, même à l’égard de Saint-Loup, il différait beaucoup par l’attitude. III

 

*Chez lui [le prince de Borodino], dans sa vie privée, c’était pour les femmes d’officiers bourgeois (à la condition qu’ils ne fussent pas francs-maçons) qu’il faisait servir non seulement une vaisselle de Sèvres bleu de roi, digne d’un ambassadeur (donnée à son père par Napoléon, et qui paraissait plus précieuse encore dans la maison provinciale qu’il habitait sur le Mail, comme ces porcelaines rares que les touristes admirent avec plus de plaisir dans l’armoire rustique d’un vieux manoir aménagé en ferme achalandée et prospère), mais encore d’autres présents de l’Empereur : ces nobles et charmantes manières… III

 

*Revenons à vous, me dit M. de Charlus, et à mes projets sur vous. Il existe entre certains hommes, Monsieur, une franc-maçonnerie dont je ne puis vous parler, mais qui compte dans ses rangs en ce moment quatre souverains de l’Europe. Or l’entourage de l’un d’eux veut le guérir de sa chimère. Cela est une chose très grave et peut nous amener la guerre. Oui, Monsieur, parfaitement. III

 

*S’il y avait tout le temps des querelles et si on restait peu chez la duchesse, la personne à qui il fallait attribuer cette guerre constante était bien inamovible, mais ce n’était pas le concierge ; sans doute pour le gros ouvrage, pour les martyres plus fatigants à infliger, pour les querelles qui finissent par des coups, la duchesse lui en confiait les lourds instruments ; d’ailleurs jouait-il son rôle sans soupçonner qu’on le lui eût confié. Comme les domestiques, il admirait la bonté de la duchesse ; et les valets de pied peu clairvoyants venaient, après leur départ, revoir souvent Françoise en disant que la maison du duc aurait été la meilleure place de Paris s’il n’y avait pas eu la loge. La duchesse jouait de la loge comme on joua longtemps du cléricalisme, de la franc-maçonnerie, du péril juif, etc… III

 

*[Les invertis] formant une franc-maçonnerie bien plus étendue, plus efficace et moins soupçonnée que celle des loges, car elle repose sur une identité de goûts, de besoins, d’habitudes, de dangers, d’apprentissage, de savoir, de trafic, de glossaire, IV

 

*[Charlus :] Sur la franc-maçonnerie, l’espionnage allemand, la morphinomanie, Léon Daudet écrit au jour le jour un prodigieux conte de fées qui se trouve être la réalité même. IV

 

*Les jeunes socialistes qu’il pouvait y avoir à Doncières quand j’y étais, mais que je ne connaissais pas parce qu’ils ne fréquentaient pas le milieu de Saint-Loup, purent se rendre compte que les officiers de ce milieu n’étaient nullement des « aristos » dans l’acception hautainement fière et bassement jouisseuse que le « populo », les officiers sortis des rang, les francs-maçons donnaient à ce surnom. VII

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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