Basin, Palamède et Oriane

Basin, Palamède et Oriane

 

Les Guermantes se singularisent aussi avec leurs prénoms — rares, archaïques, originaux à leur image.

 

Basin

Première occurrence dans Du côté de chez Swann :

[La duchesse de Guermantes :] « Je vais être obligée de vous dire bonsoir, parce que c’est la fête d’une amie à qui je dois aller la souhaiter, dit-elle d’un ton modeste et vrai, réduisant la réunion mondaine à laquelle elle se rendait à la simplicité d’une cérémonie ennuyeuse mais où il était obligatoire et touchant d’aller. D’ailleurs, je dois y retrouver Basin qui, pendant que j’étais ici, est allé voir ses amis que vous connaissez, je crois, qui ont un nom de pont, les Iéna. »

 

Qui était saint Basin ?

L’évêque de Trèves, en Rhénanie, à compter de 705. Issu des ducs du royaume d’Austrasie, il est d’abord moine, puis abbé de Saint-Maximin de Trèves et enfin élevé au siège épiscopal de la cité. Il est considéré comme un saint dès son vivant.

Il est classique de lire que le prénom proustien serait dérivé de Boson de Talleyrand-Périgord, prince de Sagan, qui a servi de modèle pour dessiner le duc. Il n’en est nul besoin : Le seigneur d’Illiers de 1050 à 1061 s’appelait Basin.

 

Palamède

Première occurrence dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs :

*L’oncle [de Saint-Loup] qu’on attendait s’appelait Palamède, d’un prénom qu’il avait hérité des princes de Sicile ses ancêtres.

Considérations sur le prénom :

*« Comment ! vous connaissez Palamède ? » Ce prénom prenait dans la bouche de Mme de Guermantes une grande douceur à cause de la simplicité involontaire avec laquelle elle parlait d’un homme si brillant, mais qui n’était pour elle que son beau-frère et le cousin avec lequel elle avait été élevée. Et dans le gris confus qu’était pour moi la vie de la duchesse de Guermantes, ce nom de Palamède mettait comme la clarté des longues journées d’été où elle avait joué avec lui, jeune fille, à Guermantes, au jardin. De plus, dans cette partie depuis longtemps écoulée de leur vie, Oriane de Guermantes et son cousin Palamède avaient été fort différents de ce qu’ils étaient devenus depuis ; M. de Charlus notamment, tout entier livré à des goûts d’art qu’il avait si bien refrénés par la suite que je fus stupéfait d’apprendre que c’était par lui qu’avait été peint l’immense éventail d’iris jaunes et noirs que déployait en ce moment la duchesse. Elle eût pu aussi me montrer une petite sonatine qu’il avait autrefois composée pour elle. J’ignorais absolument que le baron eût tous ces talents dont il ne parlait jamais. Disons en passant que M. de Charlus n’était pas enchanté que dans sa famille on l’appelât Palamède. Pour Mémé, on eût pu comprendre encore que cela ne lui plût pas. Ces stupides abréviations sont un signe de l’incompréhension que l’aristocratie a de sa propre poésie (le judaïsme a d’ailleurs la même puisqu’un neveu de Lady Rufus Israëls, qui s’appelait Moïse, était couramment appelé dans le monde : « Momo ») en même temps que de sa préoccupation de ne pas avoir l’air d’attacher d’importance à ce qui est aristocratique. Or, M. de Charlus avait sur ce point plus d’imagination poétique et plus d’orgueil exhibé. Mais la raison qui lui faisait peu goûter Mémé n’était pas celle-là puisqu’elle s’étendait aussi au beau prénom de Palamède. La vérité est que se jugeant, se sachant d’une famille princière, il aurait voulu que son frère et sa belle-sœur disent de lui : « Charlus », comme la reine Marie-Amélie ou le duc d’Orléans pouvaient dire de leurs fils, petits-fils, neveux et frères : « Joinville, Nemours, Chartres, Paris ». III

*À ce moment, où il ne se croyait regardé par personne, les paupières baissées contre le soleil, M. de Charlus avait relâché dans son visage cette tension, amorti cette vitalité factices, qu’entretenaient chez lui l’animation de la causerie et la force de la volonté. Pâle comme un marbre, il avait le nez fort, ses traits fins ne recevaient plus d’un regard volontaire une signification différente qui altérât la beauté de leur modelé ; plus rien qu’un Guermantes, il semblait déjà sculpté, lui Palamède XV, dans la chapelle de Combray. IV

 

Qui était Palamède ?

Un chevalier sarrasin, fils du roi Esclabor. Païen d’origine sarrasine, rival de c’est le rival de Tristan en amour et en aventures chevaleresques, dans le Tristan en prose et les textes qui en sont dérivés. Amoureux malheureux d’Iseut, adversaire valeureux mais toujours vaincu de Tristan dans les tournois et les joutes, infatigable poursuiveur de la Bête glatissante, il se convertit finalement au christianisme. La fréquence du prénom Palamède dans l’onomastique témoigne de la faveur de ce personnage attachant auprès du public médiéval.

 

En 1836, des passionnés des échecs se réunissant au Café de la Régence, place du Théâtre-Français à Paris, créent un magazine où vont être retranscrites, sur le papier, les beautés qu’ils voient sur l’échiquier.

Le Palamède, 1836

 

Oriane

Première occurrence dans Du côté de chez Swann :

*une fois arrivée près de sa cousine, Mme de Gallardon, avec un visage dur, une main tendue comme une carte forcée, lui dit : « Comment va ton mari ? » de la même voix soucieuse que si le prince avait été gravement malade. La princesse éclatant d’un rire qui lui était particulier et qui était destiné à la fois à montrer aux autres qu’elle se moquait de quelqu’un et aussi à se faire paraître plus jolie en concentrant les traits de son visage autour de sa bouche animée et de son regard brillant, lui répondit :

— Mais le mieux du monde !

Et elle rit encore. Cependant tout en redressant sa taille et refroidissant sa mine, inquiète encore pourtant de l’état du prince, Mme de Gallardon dit à sa cousine :

— Oriane (ici Mme des Laumes regarda d’un air étonné et rieur un tiers invisible vis-à-vis duquel elle semblait tenir à attester qu’elle n’avait jamais autorisé Mme de Gallardon à l’appeler par son prénom), je tiendrais beaucoup à ce que tu viennes un moment demain soir chez moi entendre un quintette avec clarinette de Mozart. Je voudrais avoir ton appréciation.

Elle semblait non pas adresser une invitation, mais demander un service, et avoir besoin de l’avis de la princesse sur le quintette de Mozart comme si ç’avait été un plat de la composition d’une nouvelle cuisinière sur les talents de laquelle il lui eût été précieux de recueillir l’opinion d’un gourmet.

— Mais je connais ce quintette, je peux te dire tout de suite… que je l’aime !

 

Qui était Oriane ?

Il n’en est pas de connue avant celle de Proust.

Au VIIe siècle, sainte Aure est la première abbesse du monastère saint Martial, bâti par saint Éloi à Paris en 633. Elle y règne en compagnie de plusieurs de ses moniales, dont la plupart d’anciennes esclaves libérées par le même, alors  ministre de Dagobert. Atteinte par la peste qui ravage Paris, Aure meurt comme une centaine de ses moniales en 666.

Aure vient du latin aurum, or. Il a donné Auriana, féminin du nom d’homme Aurianus.

Oriane est la mère d’Aurore dans la version Disney du conte la Belle au bois dormant.

Les Oriane sont fêtées le 4 octobre.

 

J’en connais une — charmante.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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