Une artiste mosaïste

Une artiste mosaïste

 

Hurfane est une drôle de dame.

Mosaïste, elle règne sur un royaume attachant, insolite et enchanteur, dont les frontières sont les clôtures de sa ferme percheronne de la Cirotterie, à Happonvilliers, à une quinzaine de kilomètres d’Illiers-Combray. Son nom : les Jardins de la Feuilleraie.

Hurfane est le nom d’artiste de cette dame qui vit entourée de chats dans un décor qu’elle a rêvé, conçu, dessiné, maçonné et décoré de mosaïques. Enfant, elle caressait l’envie d’en créer, mais elle se consacrera à l’enseignement des lettres classiques avant de réaliser ses souhaits profonds. Elle s’y lancera sur le tard mais avec une fraîcheur intacte.

Son œuvre est étonnante, concrétisée en deux jardins, le rose et le bleu, accomplis mais jamais achevés.

La dame est touchante, accueillante et son talent original — imposant son propre temps.

Urfane dans son jardin bleu(Photo PL)

Hurfane dans son jardin bleu(Photo PL)

 

 

 

 

 

 

Le jardin rose (Photo PL)

Le jardin rose (Photo PL)

 

 

 

 

 

 

Le pèlerin de l'éternité (Photo PL)

Le pèlerin de l’éternité (Photo PL)

 

Vous pensez bien que je ne parle d’elle ici que parce que Proust n’ignore pas la mosaïque ! Le mot apparaît  huit fois dans quatre des sept volumes d’À la Recherche du Temps perdu. Il est question de mosaïques des brochures et livraisons de l’épicerie Borange à Combray, des mosaïques des églises byzantines, d’une fameuse table de mosaïque chez les Iéna sur laquelle un traité historique a été signé, d’une résille de la princesse de Guermantes, mosaïque marine, d’une table en mosaïque émaillé dans la salle de jeux chez sa belle-sœur Oriane et de mosaïques à Venise.

 

Je suis heureux de tenir ce prétexte car j’ai à cœur de vous inviter à vous rendre aux Jardins de la Feuilleraie – allez-y de ma part et saluez Hurfane (qui rime avec Oriane) pour moi.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

I

Car, même si je l’avais acheté à Combray, en l’apercevant devant l’épicerie Borange, trop distante de la maison pour que Françoise pût s’y fournir comme chez Camus, mais mieux achalandée comme papeterie et librairie, retenu par des ficelles dans la mosaïque des brochures et des livraisons qui revêtaient les deux vantaux de sa porte plus mystérieuse, plus semée de pensées qu’une porte de cathédrale, c’est que je l’avais reconnu pour m’avoir été cité comme un ouvrage remarquable par le professeur ou le camarade qui me paraissait à cette époque détenir le secret de la vérité et de la beauté à demi pressenties, à demi incompréhensibles, dont la connaissance était le but vague mais permanent de ma pensée.

 

Quand elle [la marquise de Gallardon] se trouvait auprès de quelqu’un qu’elle ne connaissait pas, comme en ce moment auprès de Mme de Franquetot, elle souffrait que la conscience qu’elle avait de sa parenté avec les Guermantes ne pût se manifester extérieurement en caractères visibles comme ceux qui, dans les mosaïques des églises byzantines, placés les uns au-dessous des autres, inscrivent en une colonne verticale, à côté d’un Saint Personnage les mots qu’il est censé prononcer. Elle songeait en ce moment qu’elle n’avait jamais reçu une invitation ni une visite de sa jeune cousine la princesse des Laumes, depuis six ans que celle-ci était mariée.

 

[Le général de Froberville à la duchesse de Guermantes :] Mais je crois même qu’ils ont de belles choses, ils doivent avoir la fameuse table de mosaïque sur laquelle a été signé le traité de… —Ah ! Mais qu’ils aient des choses intéressantes au point de vue de l’histoire, je ne vous dis pas. Mais ça ne peut pas être beau… puisque c’est horrible !

 

III

À la fois plume et corolle, ainsi que certaines floraisons marines, une grande fleur blanche, duvetée comme une aile, descendait du front de la princesse [de Guermantes] le long d’une de ses joues dont elle suivait l’inflexion avec une souplesse coquette, amoureuse et vivante, et semblait l’enfermer à demi comme un œuf rose dans la douceur d’un nid d’alcyon. Sur la chevelure de la princesse, et s’abaissant jusqu’à ses sourcils, puis reprise plus bas à la hauteur de sa gorge, s’étendait une résille faite de ces coquillages blancs qu’on pêche dans certaines mers australes et qui étaient mêlés à des perles, mosaïque marine à peine sortie des vagues qui par moment se trouvait plongée dans l’ombre au fond de laquelle, même alors, une présence humaine était révélée par la motilité éclatante des yeux de la princesse.

 

IV

Je ne sais si c’est à cause de ce que la duchesse de Guermantes, le premier soir que j’avais dîné chez elle, avait dit de cette pièce, mais la salle de jeux ou fumoir, avec son pavage illustré, ses trépieds, ses figures de dieux et d’animaux qui vous regardaient, les sphinx allongés aux bras des sièges, et surtout l’immense table en marbre ou en mosaïque émaillée, couverte de signes symboliques plus ou moins imités de l’art étrusque et égyptien, cette salle de jeux me fit l’effet d’une véritable chambre magique.

 

VI

C’est le plus souvent pour Saint-Marc que je partais, et avec d’autant plus de plaisir que, comme il fallait d’abord prendre une gondole pour s’y rendre, l’église ne se représentait pas à moi comme un simple monument, mais comme le terme d’un trajet sur l’eau marine et printanière, avec laquelle Saint-Marc faisait pour moi un tout indivisible et vivant. Nous entrions, ma mère et moi, dans le baptistère, foulant tous deux les mosaïques de marbre et de verre du pavage, ayant devant nous les larges arcades dont le temps a légèrement infléchi les surfaces évasées et roses, ce qui donne à l’église, là où il a respecté la fraîcheur de ce coloris, l’air d’être construite dans une matière douce et malléable comme la cire de géantes alvéoles ; là au contraire où il a racorni la matière et où les artistes l’ont ajourée et rehaussée d’or, d’être la précieuse reliure, en quelque cuir de Cordoue, du colossal Évangile de Venise. Voyant où j’avais à rester longtemps devant les mosaïques qui représentent le baptême du Christ, ma mère, sentant la fraîcheur glacée qui tombait dans le baptistère, me jetait un châle sur les épaules. Quand j’étais avec Albertine à Balbec, je croyais qu’elle révélait une de ces illusions inconsistantes qui remplissent l’esprit de tant de gens qui ne pensent pas clairement, quand elle me parlait du plaisir — selon moi ne reposant sur rien — qu’elle aurait à voir telle peinture avec moi. Aujourd’hui, je suis au moins sûr que le plaisir existe sinon de voir, du moins d’avoir vu une belle chose avec une certaine personne. Une heure est venue pour moi où, quand je me rappelle le baptistère, devant les flots du Jourdain où saint Jean immerge le Christ, tandis que la gondole nous attendait devant la Piazzetta, il ne m’est pas indifférent que dans cette fraîche pénombre, à côté de moi, il y eût une femme drapée dans son deuil avec la ferveur respectueuse et enthousiaste de la femme âgée qu’on voit à Venise dans la Sainte Ursule de Carpaccio, et que cette femme aux joues rouges, aux yeux tristes, dans ses voiles noirs, et que rien ne pourra plus jamais faire sortir pour moi de ce sanctuaire doucement éclairé de Saint-Marc où je suis sûr de la retrouver parce qu’elle y a sa place réservée et immuable comme une mosaïque, ce soit ma mère.

 

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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  1. … Sans compter qu’on pourrait fort bien comparer la Recherche à une mosaïque, tant y sont assemblés de précieux petits morceaux de temps…

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