Maman souffre d’agnosie

Maman souffre d’agnosie

 

Il faut appeler les choses par leur nom…

La mère du Héros d’À la Recherche du Temps perdu est victime d’un trouble amnésique — mais elle l’ignore. Son fils le sait-il ? — et le cache-t-il pour ne pas l’affoler ? Le roman ne le dit pas.

 

J’ai fait cette découverte en butinant sur la Toile à propos de la phrase prêtée à Albert Camus :  « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde ». J’ai appris que la citation précise est « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde », telle qu’il l’écrit  dans un essai de 1944, Poésie 44, (Sur une philosophie de l’expression).

 

De fil en aiguille, ou plutôt de site en blogue, j’ai abouti à une autre phrase du même tonneau : « Ce qui n’est pas nommé n’existe pas ». Elle est signée par le poète turc, traducteur de Rimbaud, Ilhan Berk (1918-2008) — célébrée, paraît-il, par Lacan.

 

C’est le site Boileau (pour le design en écriture) qui me la révèle en traitant d’agnosie, d’alexie, d’agraphie, de prosopagnosie… « Élargir notre vocabulaire, écrit-il, c’est étendre notre compréhension du monde et des autres ».  Le rapport avec Maman de la Recherche ? Un passage de Du côté de chez Swann —qui m’est revenu à l’esprit— à propos du retour d’une promenade dont la famille avait l’habitude de l’un ou de l’autre côté :

*Tout d’un coup mon père nous arrêtait et demandait à ma mère : « Où sommes-nous ? » Épuisée par la marche, mais fière de lui, elle lui avouait tendrement qu’elle n’en savait absolument rien. Il haussait les épaules et riait. Alors, comme s’il l’avait sortie de la poche de son veston avec sa clef, il nous montrait debout devant nous la petite porte de derrière de notre jardin qui était venue avec le coin de la rue du Saint-Esprit nous attendre au bout de ces chemins inconnus. Ma mère lui disait avec admiration : « Tu es extraordinaire ! » Et à partir de cet instant, je n’avais plus un seul pas à faire, le sol marchait pour moi dans ce jardin où depuis si longtemps mes actes avaient cessé d’être accompagnés d’attention volontaire : l’Habitude venait de me prendre dans ses bras et me portait jusqu’à mon lit comme un petit enfant.

 

Boileau nous entraîne dans les pas d’Oliver Sacks, neuropsychiatre américain, auteur de L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau (1990) et de  L’Œil de l’esprit (2012). Lui-même souffre d’agnosie visuelle, spécifiquement d’agnosie topographique. Le docteur Sacks  ne reconnaît pas les lieux, même familiers, et donc se perd fréquemment.

 

C’est bien le mal qui frappe la mère du Héros, une forme de désorientation spatiale, pauvre qu’elle est en sens de l’orientation. La cause pourrait être des lésions bilatérales ou unilatérales droites (lobe occipital et gyrus parahippocampique). Qu’en pense la Faculté ? les proustiens ont le droit de savoir.

 

En attendant, rendons hommage à Ilhan Berk (dont j’avoue sans honte que j’en ignorais jusqu’à l’existence) grâce au blogue Couleurs d’Istanbul, qui propose ces beaux mots de lui :

« Les poètes sont des hommes des îles. Ils bâtissent des îles où ils pourront vivre seuls depuis le commencement. Dans certaines d’entre elles, les bateaux font escale plusieurs fois par jour, dans d’autres rarement. Mais le regard des poètes est la plupart du temps pour les îles de demain, où les escales sont rares. Non qu’ils ne donnent pas d’importance au jour présent, mais parce qu’ils ne font pas de différence entre aujourd’hui et demain. »

 

Un autre trouble ? Non, de la poésie.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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