Les métonymies de M. de Norpois (et quelques autres)

Les métonymies de M. de Norpois

(et quelques autres)

 

L’Élysée, c’est la présidence de la République française ; la Maison Blanche, l’américaine et le Kremlin, la russe.

Ces équivalences sont des figures de rhétorique appelées métonymies, par lesquelles on exprime un concept au moyen d’un terme désignant un autre concept qui lui est uni par une relation nécessaire. Dans ces cas-là, c’est le lieu pour la fonction.

 

Dans la vie, les journalistes en font un usage inconsidéré et, dans À la Recherche du Temps perdu, le diplomate Norpois en abuse aussi. Les exemples pris ne l’ont pas été au hasard car l’ancien ambassadeur les choisit dans le même registre :

 

*M. de Norpois écrivit à point nommé — ce qu’il ne manquait pas de faire — : « Le Cabinet de Saint-James ne fut pas le dernier à sentir le péril » ou bien : « l’émotion fut grande au Pont-aux-Chantres où l’on suivait d’un œil inquiet la politique égoïste mais habile de la monarchie bicéphale », ou : « Un cri d’alarme partit de Montecitorio », ou encore « cet éternel double jeu qui est bien dans la manière du Ballplatz ». II

 

Saint-James

À Londres, le palais Saint James est la résidence administrative officielle de la Couronne britannique, toujours appelée Court of St. Jame’s. Il est situé entre Pall Mall et The Mail, au nord de St Jame’s Park. Bien que les souverains n’y résident plus depuis 1837, date de l’accession au trône de la reine Victoria, c’est toujours là que les ambassadeurs étrangers sont accrédités bien qu’ils soient reçus par le monarque à Buckingham Palace.

St James

St James

 

Pont-aux-Chantres

À Saint-Pétersbourg, c’est le siège du ministère russe des Affaires étrangères.

Saint-Petersbourg, Perspective Nevski

Saint-Petersbourg, Perspective Nevski

 

Montecitorio

À Rome, c’est le siège de la chambre des députés. Jusqu’en 1922, les Affaires étrangères ont leur siège au palazzo della Consulta.

Rome, Montecitorio

Rome, Montecitorio

 

Ballplatz

À Vienne, Ballhausplatz est le siège du ministère austro-hongrois des affaires étrangères.

Vienne, Ballplatz

Vienne, Ballplatz

 

*[Sur Vaugoubert :] on parle de l’envoyer à Rome, ce qui est un bel avancement, mais un bien gros morceau. Entre nous, je crois que Vaugoubert, si dénué qu’il soit d’ambition en serait fort content et ne demande nullement qu’on éloigne de lui ce calice. Il fera peut-être merveille là-bas ; il est le candidat de la Consulta, et pour ma part, je le vois très bien, lui artiste, dans le cadre du palais Farnèse et la galerie des Carraches. Il semble qu’au moins personne ne devrait pouvoir le haïr ; mais il y a autour du Roi Théodose, toute une camarilla plus ou moins inféodée à la Wilhelmstrasse dont elle suit docilement les inspirations et qui a cherché de toutes façons à lui tailler des croupières. II

 

Wilhelmstrasse

À Berlin, la Wilhelmstrasse (rue Guillaume, d’après Frédéric Guillaume 1er) est une rue du quartier de Mitte, dans le centre historique, qui abrite nombre d’administrations du royaume de Prusse puis de l’Empire allemand, dont le département allemand de la politique étrangère, etc.

Berlin, Wilhelmstrasse

Berlin, Wilhelmstrasse

 

*Dernière heure : « On a appris avec satisfaction dans les cercles bien informés, qu’une légère détente semble s’être produite dans les rapports franco-prussiens. On attacherait une importance toute particulière au fait que M. de Norpois aurait rencontré « unter den Linden » le ministre d’Angleterre, avec qui il s’est entretenu une vingtaine de minutes. Cette nouvelle est considérée comme satisfaisante. » VI

Repris par Charlus :

*Moi, j’ai toujours beaucoup vécu à la campagne, couché dans les fermes, je sais leur parler, mais notre admiration pour les Français ne doit pas nous faire déprécier nos ennemis, ce serait nous diminuer nous-mêmes. Et vous ne savez pas quel soldat est le soldat allemand, vous qui ne l’avez pas vu comme moi défiler au pas de parade, au pas de l’oie, unter den Linden.» VII

 

À Berlin, Unter den Linden (Sous les tilleuls ) est une célèbre avenue s’étendant de la Schlossbrücke (Pont du Château) jusqu’à la Pariser Platz, sur laquelle se trouve la Porte de Brandebourg. Plantée du côté occidental, sur les trois quarts de sa longueur, de quatre rangées de tilleuls, Unter den Linden est bordée de nombreuses institutions, qui en font l’une des avenues les plus importantes de la capitale allemande.

En 1860, le prince de la Tour d’Auvergne, alors ambassadeur de France auprès du royaume de Prusse, suggère à l’empereur Napoléon III de se porter acquéreur d’un hôtel situé sur  la Pariser Platz qu’il considère comme l’une des plus belles de la ville. Son nom lui a été donné en 1814 pour célébrer la prise de Paris par les armées coalisées, dont la Prusse. La vente est conclue en avril. Le palais Beauvryé, construit au XVIIIe siècle, n’est pas vraiment adapté à la présence d’une ambassade, mais devient rapidement le lieu de prédilection du gotha berlinois. Après l’implication de l’ambassadeur Benedetti dans l’affaire de la dépêche d’Ems qui conduit à la guerre de 1870, l’immeuble est confié aux Britanniques. Les relations diplomatiques entre la France et le nouvel Empire d’Allemagne sont rétablies en 1871.

Berlin, Unter Den Linden, ambassad de France

Berlin, Unter Den Linden, ambassade de France

 

*Swann qui avait peut-être dans sa poche une lettre de Twickenham (I) […] lui qui autrefois et même encore aujourd’hui dissimulait si gracieusement une invitation de Twickenham ou de Buckingham Palace (II) […] Swann savait très bien sa valeur mondaine, se rappelant Twickenham […] du Swann de chez Colombin des derniers jours le Swann de Buckingham Palace (VII).

 

Twickenham

Près de Londres, c’est dans cette localité que le duc d’Aumale s’exile après la chute de Louis-Philippe en 1848. Il achète la demeure, Orleans House, à lord Kilmorey. Il s’y installe en 1852 avec son épouse Marie-Caroline et sa belle-mère la princesse de Salern. Il organise de grandes réceptions et la reine Victoria est une familière des lieux. La duchesse y décède en 1869. Le duc d’Aumale quitte Twickenham en 1871 et part s’installer en France.

Twickenham

Twickenham

 

Buckingham

À Londres, Buckingham Palace est la résidence officielle de la monarchie britannique.

Londres, Buckingham

Londres, Buckingham

 

*Ainsi, la duchesse ayant eu un arrière-grand-père auprès du comte de Chambord, pour taquiner son mari d’être devenu orléaniste, aimait à proclamer : « Nous les vieux de Frochedorf ». Le visiteur qui avait cru bien faire en disant jusque-là « Frohsdorf » tournait casaque au plus court et disait sans cesse « Frochedorf ». V

 

Frohsdorf

En Autriche, le château de Frohsdorf est situé sur la commune de Lanzenkirchen, au sud de Wiener Neustadt. Il appartient à la princesse Caroline Bonaparte, princesse Murat, puis devient la résidence du prétendant légitimiste au trône de France, le comte de Chambord (« Henri V »), petit-fils de Charles X.

Le duc de Blacas l’achète en 1843 pour le compte de la famille royale qui s’y installe. En 1851, le comte de Chambord en hérite de sa tante la duchesse d’Angoulême. La vie s’y déroule à l’époque suivant une étiquette royale. Le duc de Lévis assume le rôle d’un ministre de la Maison du roi. À ses côtés, le « gentilhomme de service » tient lieu de chambellan. Il introduit les visiteurs admis en audience, répond à une partie du courrier et accompagne le prince en voyage. La comtesse de Chambord est entourée de deux dames d’honneur. Il y a aussi deux chapelains, un médecin et un secrétaire.

Le comte de Chambord meurt à Frohsdorf, le 24 août 1883.

Frohsdorf

Frohsdorf

 

Ah, le charme des allées du pouvoir !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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