Pointues, les recherches sur la Recherche ! (bis)

Pointues, les recherches sur la Recherche !

 

Un aveu d’entrée de jeu : j’ai voulu déconcerter en titrant ma précédente chronique « Proust, le Chaix, les cannibales et Lady Gaga ».

En réalité, j’ai été bien prétentieux car les études sur la Recherche, autrement plus sérieuses que les miennes, révèlent que les proustologues patentés explorent des thèmes pas moins acérés.

 

Au risque de l’accumulation (mais c’est toujours fascinant — et c’est l’auteur de « dictionnaires » qui s’exprime), veuillez découvrir ces « tables des matières » :

 

Balayons les classiques « Proust et »… la mémoire, la faune et la flore, la sexualité, le rêve, la jalousie, la peinture, l’Affaire Dreyfus, le japonisme, les madeleines, Venise, son siècle, le snobisme, la cuisine, les cathédrales, les classes sociales, la photographie, les juifs, l’intertextualité, la mort, Freud, l’aviation, les hommes-femmes, les salons mondains, la Hollande, les militaires, la digression, le Narrateur, la perversion, Dieu, les cités maudites, l’humour, le sommeil, les trains, les plaisirs solitaires, l’avant-garde en art, la médecine, la mode (et les déclinaisons d’une liste forcément non exhaustive)…

 

Arrêtons-nous à ce que j’ai picoré dans la « bibliographie proustienne » du Bulletin de la Société des Amis de Marcel Proust et des Amis de Combray (de 1992 à nos jours), assurée par René Rancœur, conservateur en chef honoraire à la Bibliothèque Nationale de France. Aucun iota n’en a été modifié :

 

Saint-Zacharie dans les brouillons de Marcel Proust : pour un répertoire génétique des citations ;

La Danse contre seins ;

Des théodolithes et des arbres ;

Le Cheval : du réel à l’imaginaire dans l’œuvre de Proust ;

Le Hors-sujet : Proust et la digression ;

Chambre 43 : un lapsus de Marcel Proust ;

Pathogenèse d’Albertine : relecture de Feuillerat et Vigneron ;

Proust déboutonné : pour une théorie du bouton dans la Recherche ;

Petit pan de mur jaune » : palimpseste et parodie proustienne dans All the Vermeers in New York ;

De la petite phrase de Vinteuil au chalumeau de Wagner ;

La Mort de Bergotte : point de vue médical ;

Du côté de l’Afrique…, ou la perception de l’Afrique dans le roman proustien ;

« Odeur de l’herbe du talus de Louveciennes » : compléments sur la naissance de À la recherche du temps perdu ;

Genèse d’un thème : la blondeur chez Proust ;

La Transsubstantiation de Proust : une suspension du refoulement ;

Variations autour de l’hospitalité proustienne : de l’invité désiré à l’hôte indésirable ;

Les Vertèbres de la tante Léonie ;

À la recherche d’une figure : les séries d’adjectifs chez Proust ;

De la lettre allusive à la lettre abusive : poétique de l’épistolarité dans À la recherche du temps perdu ;

Proust « ondrogyne » ;

La Guêpe fouisseuse ou l’imaginaire entomologique de Proust ;

Proust, lecture du narrataire ;

Quand l’inverti naît d’un emprunt par inversion : la partie d’écarté entre Morel et Cottard ;

L’hexagramme Tai et la madeleine : la genèse du temps ;

Comment Morel devient « la plus grande tante » ;

Les yeux mauves de Mme de Guermantes ;

Une sensation olfactive complexe dans les toilettes des Champs-Elysées ;

Déviances discursives : portrait de Charlus en haut-parleur ;

Le corps de la baleine. Remarques sur l’esthétique proustienne ;

Ponctuation et énonciation : guillemets, parenthèses et discours rapporté chez Proust ;

L’âge des noms et la toupie prismatique ;

De l’interdisciplinarité au potentiel intermédiatique : l’exemple du signe chez Proust ;

Proust ou la géométrie convulsive de triangles ;

Proust et la femme pétomane ;

Du bruit dans Landerneau : rumeurs de la Recherche du temps perdu ;

Les différentes déclinaisons de l’« ajoutage » proustien ;

Variations proustiennes autour de trois vers de Phèdre ;

« Proust, Marcel, 46 ans, rentier » : un individu « aux allures de pédéraste » fiché à la police ;

L’aéroplane comme motif angélique chez Proust ;

Le rasoir d’Ockham et la barbe de Proust ;

Peut-on traduire Proust en arabe ? ;

Baptistère : la madeleine comme leurre et le pavé comme vérité ;

Proust tapissier : entre bibeloter et penser une philosophie de l’ameublement ;

Les paperoles de Proust et le bœuf mode de Françoise. Point de vue, « liseré de contingences » et essence ;

L’écriture des allégories de l’Eglise et de la Synagogue dans l’œuvre de Marcel Proust ;

Proust héraldiste : l’écrivain blasonneur ;

Amour de Swann, amour de soi, amour du cygne, amour du signe ;

Albertine à Istambul ;

Memnon barométrique, ou Spleen à la manière de Proust ;

D’une chevelure odorante au temps de l’extase : sur des synesthésies proustiennes ;

Enfin, aussi provocant que peu crédible : « Nous voilà délivrés de Proust » !

 

Plus que celui du commode Inventaire à la Prévert, cette accumulation a le parfum d’un pur poème.

 

La palme de l’originalité (qui n’est pas synonyme ici d’inutilité) revient à Franc Schuerewegen, balzacien puis proustien, professeur de littérature française aux universités d’Anvers et de Nimègue, auteur d’un article paru dans Marcel Proust Aujourd’hui (N° 7, Amsterdam, 2009) et qui ne risque pas d’être dépassé de sitôt. Son titre ? Notes éparses sur Charlus et le bouillon Liebig.

 

Souriez, mais ne riez pas. Consacré à l’affiche (musicale ? publicitaire ?) devant laquelle le baron stationne et s’absorbe quand le Héros le (re)découvre à Balbec, il est érudit et passionnant.

 

Deux passages de l’œuvre le nourrissent, le premier dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs :

*[Le Héros, à Balbec :] j’aperçus un homme d’une quarantaine d’années, très grand et assez gros, avec des moustaches très noires, et qui, tout en frappant nerveusement son pantalon avec une badine, fixait sur moi des yeux dilatés par l’attention. Par moments, ils étaient percés en tous sens par des regards d’une extrême activité comme en ont seuls devant une personne qu’ils ne connaissent pas des hommes à qui, pour un motif quelconque, elle inspire des pensées qui ne viendraient pas à tout autre — par exemple des fous ou des espions. Il lança sur moi une suprême œillade à la fois hardie, prudente, rapide et profonde, comme un dernier coup que l’on tire au moment de prendre la fuite, et après avoir regardé tout autour de lui, prenant soudain un air distrait et hautain, par un brusque revirement de toute sa personne il se tourna vers une affiche dans la lecture de laquelle il s’absorba, en fredonnant un air et en arrangeant la rose mousseuse qui pendait à sa boutonnière. Il sortit de sa poche un calepin sur lequel il eut l’air de prendre en note le titre du spectacle annoncé, tira deux ou trois fois sa montre, abaissa sur ses yeux un canotier de paille noire dont il prolongea le rebord avec sa main mise en visière comme pour voir si quelqu’un n’arrivait pas, fit le geste de mécontentement par lequel on croit faire voir qu’on a assez d’attendre, mais qu’on ne fait jamais quand on attend réellement, puis rejetant en arrière son chapeau et laissant voir une brosse coupée ras qui admettait cependant de chaque côté d’assez longues ailes de pigeon ondulées, il exhala le souffle bruyant des personnes qui ont non pas trop chaud mais le désir de montrer qu’elles ont trop chaud.

 

Cet homme, qu’il prend pour « un escroc d’hôtel » est le baron de Charlus qui revient sur cet épisode dans le dernier tome de la Recherche, dans un de ces exploits proustiens qui referment tard une porte ouverte tôt :

 

*[Charlus au Héros, sur les Champs-Elysées :] «Voici un poteau où il y a une affiche pareille à celle devant laquelle j’étais la première fois que je vous vis à Avranches, non je me trompe, à Balbec.» Et c’était en effet une réclame pour le même produit.

 

L’analyse de notre Hollandais savant évoque tout à la fois des chromos publicitaires, Wagner et le célèbre bouillon de viande ­— révélant au passage que Proust le nomme dans l’« Esquisse XLIII » du Temps retrouvé (cahier 51, 1909).

 

Le cher Franc n’hésite pas à conclure ainsi :

« Hypothèse : il est tout à fait probable en ce qui me concerne que la tisane où le personnage du Côté de chez Swann trempe la célébrissime « madeleine » n’était pas en réalité une tisane maison mais une tasse de bouillon Liebig.

Proposition : nous avons à reprendre bien de choses chez Proust, notamment —et tout d’abord si je puis me permettre — en matière de jus de viande. »

En guise d’hommage, voici sa photo :

Franc Schuerewegen

Franc Schuerewegen

Ce jour, le livre Introduction à la méthode postextuelle : L’exemple proustien, de Franc Schuerewegen, édité par les Classiques Garnier,  est proposé neuf 23, 75 € plus 2, 99 € de frais d’envoi, et 62 € d’occasion (sic), sur Amazon.fr

 

Ne nous arrêtons pas en si bon chemin et osons des propositions de thèmes :

Proust et… les asperges, la météorologie, l’imparfait du subjonctif, les insectes, les chiffres et les nombres, l’argot, les WC, le comique troupier, l’Académie française…

 

Mais encore :

Le mystère du diabolo de Balbec ;

Le Narrateur : dénonciateur ou précurseur du twitt ? ;

Les deux côtés de Combray : esquisse d’un itinéraire ;

L’occurrence du mot « monocle » ;

Catleyas et partouzes ;

Proust baise-t-il ? ;

Les Verdurin d’hier et d’aujourd’hui ;

Proust et les Russes : de Dostoïevski à Lénine.

 

Plus détaillés :

Curiosité des surnoms : De « Quand du Seigneur » à « dans les choux » en passant par « Mama » et « Mémé » ;

L’inattendu pourquoi de la supériorité de l’aubépine rose sur la blanche ;

Procrastinateur, boursicoteur, voyeur : trois visages du Héros ;

« Petit » : l’usage proustien d’un adjectif antéposté (démonstration par la madeleine, la pièce sentant l’iris, le noyau, la bande, la phrase, le pan de mur jaune) ;

 

Sans oublier — ce qui impressionne et plaît fort — les mariages de thèmes :

L’agent de police dans l’imaginaire proustien ;

La mélancolie et le Figaro ;

Des Mille et Une Nuits au jambon d’York ;

La figure du Noir et de la rousse chez Proust ;

Quand la lanterne magique mène à la 3D ;

Olida, Landru et Félix Potin ;

Les chemins de fer et les laitières ;

Vrais et faux néologismes en « age » de la Recherche : bariolage, crépelage, installage, papillotage, racontage, téléphonage…

 

Enfin, trois indémodables :

Le Ça, l’En-soi et le Surmoi chez Proust ;

Le Héros est-il un franc-maçon sans tablier ? ;

L’esthétique transcendantale kantienne à la lumière de la Recherche.

 

Fermez le ban.

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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