Pavillon, chalet, édicule… (bis)

Pavillon, chalet, édicule…

 

Le mot « dame » est omniprésent dans À la Recherche du Temps perdu ; « pipi » est utilisé deux fois, en une seule phrase, dans Sodome et Gomorrhe et la bouche de Charlus : « Que vous alliez faire pipi chez la comtesse Caca, ou caca chez la baronne Pipi, c’est la même chose, vous aurez compromis votre réputation et pris un torchon breneux comme papier hygiénique. »

 

Les deux mots ne sont jamais utilisés accolés. Il existe pourtant deux personnages qui remplissent cette fonction à Paris. L’une officie dans les jardins des Champs-Élysées, l’autre sur le boulevard des Capucines.

 

La première est qualifiée de « tenancière » d’un « petit pavillon treillissé de vert » dont les vieux murs humides dégagent une fraîche odeur de renfermés qui fait plaisir au Héros. Françoise y entre, saisie d’une envie pressante, suivie par le jeune homme dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs. La grand’mère du Héros les imite dans Le Côté de Guermantes.

 

Celle qui tient « l’établissement » est de noble naissance. Enfin, c’est ce que croit savoir Françoise : elle a été marquise, étant une Saint-Ferréol. Elle est âgée, a les joues très fardées et une perruque rousse. Sa fille a épousé un fils de famille.

Chalet de toilette et de nécessité aux Champs-Elysées, 1874 (Photo Charles Marville)
Chalet de toilette et de nécessité aux Champs-Elysées, 1874
(Photo Charles Marville)

La seconde, « c’est la dame qui tient le chalet de nécessité un peu plus bas que l’Olympia » et est la marraine de guerre du grand Julot (Le Temps retrouvé).

Le chalet de nécessité de la place de la Madeleine, à Paris, en 1875 (Photo Charles Marville)
Le chalet de nécessité de la place de la Madeleine, à Paris, en 1875
(Photo Charles Marville)

 

Pour l’aristocratique dame-pipi, le Héros parle de WC — en réalité, de leur version non abrégée : « ce qu’on appelle en Angleterre un lavabo, et en France, par une anglomanie mal informée, des water-closets ». Le mot réapparaît à propos du Grand-Hôtel de Balbec  qui abrite un « unique water-closet » à chaque étage.

Dans la vie, ce n’est pas le seul euphémisme pour désigner les « toilettes », les « cabinets » : on parle aussi de « lieu d’aisance ». C’est un endroit plus important que les vespasiennes qui offrent aux hommes la possibilité de satisfaire leurs « petits besoins » dans la rue à l’abri des regards et que Proust, dans Le Temps retrouvé, évoque également sous deux noms. Il cite d’abord le duc de Guermantes qui parle des « édicules Rambuteau », puis son maître d’hôtel qui, lui, déforme « pissotières » en « pistières » ou « pissetières ».

Edicule Rambuteau à Paris
Edicule Rambuteau à Paris

 

Des toilettes publiques, il en existe à Illiers-Combray, dans une voie discrète en contrebas de l’église.

 Pampille-copie.docx   MISE EN LIGNE 1 / 1 – Toilettes pu…hoto PL).jpg DÉTAILS DU FICHIER ATTACHÉ Toilettes publiques, Illiers-Combray (Photo PL).jpg

Jusqu’à récemment un panneau métallique le signalait sur la place voisine. Il avait une singularité : réussir à commettre deux fautes d’orthographe en deux mots, ce qui est aussi choquant qu’hilarant dans un lieu immortalisé par un classique de la langue française.

(Sic) (Photo PL)
(Sic) (Photo PL)

Dès que le nouveau panneau sera installé, je vous dirai s’il respecte, lui, les usages orthographiques.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Pavillon, chalet, édicule… (bis)”

You can leave a reply or Trackback this post.
  1. Est-ce que je peux me permettre une remarque féministe ? Oui, n’est-ce pas ? Les toilettes publiques dont vous parlez sont aussi le signe de l’appropriation de l’espace public par les hommes, au détriment des femmes. De nos jours, cela continue encore : on construit des pistes de planche à roulettes, par exemple, utilisées à plus de 80 % par les garçons… Les filles dans la rue n’ont pas vocation à y rester longtemps. Et les « toilettes publiques » ont été fort longtemps des pissotières pour les messieurs seulement… (je ne crois pas me tromper de beaucoup !)

  2. patricelouis says: -#1

    Le féminisme n’est pas pour me froisser — pour qui me prenez-vous ? Mais je ne partage pas votre appréciation. Si vous relisez bien, le Héros ne se rend pas aux « water-closets »de la « marquise » pour lui-même :
    *Je dus quitter un instant Gilberte, Françoise m’ayant appelé. Il me fallut l’accompagner dans un petit pavillon treillissé de vert…
    Dans le tome suivant, c’est la propre grand’mère du Héros qui y entre.
    Je ne crois pas que les toilettes publiques aient jamais été sexuées. Si (ce que je veux bien croire) elles étaient moins fréquentées par les femmes, c’est peut-être parce que leurs toilettes (c’est le même mot !) étaient plus compliquées à enlever.
    Les pissotières, c’est autre chose — là, naturellement réservées aux hommes puisqu’on s’y tient debout. Proust ne confond pas les deux. Le premier, c’est un pavillon ; le second, un édicule — baptisé même de son initiateur, Rambuteau et que le maître d’hôtel des Guermantes appelle « pistières ».
    Ces conversations sont-elles bien raisonnables un matin d’été ?
    Je vous embrasse, ma chère Clopine.

Articles populaires

Abonnez-vous

Un flux RSS proustien pour recevoir tous les articles du Fou de Proust
Et également sur et