L’hôtel de Jupien affiche complet (bis)

L’hôtel de Jupien affiche complet

 

Avec l’hôtel de la seconde princesse de Guermantes*, c’est le lieu symbole du Temps retrouvé, ultime partie d’À la Recherche du Temps perdu.

Il est aussi crépusculaire, mais au salon luxueux il oppose ses chambres sordides.

Tenu par l’ancien giletier, amant de Charlus puis nounou du baron devenu sénile, c’est un bordel offrant toutes les fantaisies sado-masos d’une clientèle exclusivement homosexuelle.

Le Héros y trouve refuge un soir de bombardements sur Paris et y découvre la scène de flagellation que l’inverti Guermantes y subit à sa demande.

L’établissement attire du monde — du beau et du moins beau : le premier, c’est ceux qui le fréquentent ; le second, le personnel, permanent ou occasionnel.

Outre Charlus (connu sous le nom de « L’Homme enchaîné »), on peut y croiser le vicomte Adalbert de Courvoisier, M. Eugène, député de l’Action libérale, le père du prince de Foix, un ivrogne aussi cultivé qu’obèse, un jeune homme du grand monde dont les gestes démentent les mots, un autre jeune homme, lui en smoking, M. Lebrun, pseudonyme derrière lequel se cache le grand-duc de Russie, un prêtre, deux Russes, Robert de Saint-Loup, Maurice de Vaudémont, M. Victor, un vieillard aux curiosités toutes assouvies et un mystérieux client connu sous le sobriquet de « Pamela la charmeuse ».

Ces clients ont des goûts particuliers. Ils réclament un valet de pied, un enfant de chœur, un chauffeur nègre, des Canadiens, des Écossais (à cause de leur jupon), un mutilé…

Pour assouvir ces fantasmes ou effectuer des passes, l’offre n’est pas moins diverse : Julot, Léon (réservé par le jeune homme en smoking pour 10 h 45), Maurice (qu’on attend au 14 bis), un chauffeur oriental (venu pour « Pamela la charmeuse »), un faux tueur de bœufs, deux ouvriers dont un médit sur Joffre, quelques militaires dont un aviateur en permission, un soldat de vingt-deux ans qui ne veut pas mourir

Pierrot, lui, est employé de l’hôtel : le patron l’envoie à la cave chercher du cassis pour lui, passer la consigne qu’il faut mette en état la chambre 43, vérifier qu’il y a des draps neuf à la 22 et courir voir pourquoi les clients de la 7, sans doute cocaïnomanes, sonnent tout le temps.

 

Ces personnages, Proust les connaît bien, à commencer par le premier d’entre eux, le patron. Celui qui l’inspire s’appelle Albert Le Cuziat. Breton, né en 1881, il a été troisième valet de pied d’un noble polonais, le prince D. ; puis premier du prince Constantin de Radziwill ; puis au service de la comtesse Greffulhe, chez le prince Orlov et chez le prince de Rohan.

Le romancier le rencontre en 1911 et offre très vite à ce « Gotha vivant » de le rémunérer en échange de ses connaissances sur l’étiquette, le protocole, les généalogies, les alliances, etc., autant d’informations qui vont nourrir son œuvre.

Ensuite, Le Cuziat ouvre un « établissement de bains », rue Godot-de-Mauroy, ce qui procure alors à l’écrivain des renseignements d’un autre ordre dont il ne se contente pas : il en obtient aussi des amants.

En 1917, Proust aide Le Cuziat à monter un bordel de garçons, l’hôtel Marigny, 11, rue de l’Arcade, dans le VIIIe arrondissement.

Hôtel Marigny, 11, rue de l'Arcade

 

Il y déménage d’ailleurs les meubles de sa mère, détail qu’il exploite dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs lorsque le Héros donne les meubles hérités de sa tante Léonie à la patronne d’une maison de passe — celle qui lui vante Rachel. Il peut y épier par un œilleton masqué les goûts bizarres de la clientèle. La maison de rendez-vous est surnommée le « Temple de l’Impudeur ».

Dans la nuit du 11 au 12 janvier 1918, la police fait une descente à l’Hôtel Marigny. Des clients sont arrêtés. Parmi eux (selon la fiche de police archivée à la Préfecture de Paris) : « Proust, Marcel, 46 ans, rentier », buvant le champagne avec deux « admirables braves », André Brouillet, 20 ans, caporal au 408e régiment d’infanterie, et Léon Pernet, majeur, soldat de 1ère classe au 140e régiment d’infanterie. Albert Le Cuziat est aussi présent. Le commissaire Tanguy évoque une « réunion d’adeptes de la débauche anti-physique ».

Le 2 février suivant, quelques mois avant l’armistice, « l’hôtel est consigné aux militaires des troupes alliées ». La consigne est levée le 17 décembre 1918.

L’hôtel Marigny existe toujours à la même adresse.

Il propose des chambres et des suites 4 étoiles élégantes, climatisées et insonorisées.

Une chambre de l'hôtel Opéra Marigny

 

Toutes disposent d’un téléviseur à écran plat avec chaînes satellite. Certaines offrent également une salle de bains spacieuse avec baignoire. Une connexion Wi-Fi gratuite est disponible partout.

Qu’aucune ambigüité ne subsiste : c’est un hôtel classique.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

*Voir la chronique Invités et convives

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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