Les maux de Swann… (bis)

Les maux de Swann…

 

Swann est touchant. Il est aussi touché. Par la maladie. Voilà, tout est dit.

Détaillons. Ce coup de projecteur sur la santé du juif lumineux de la Recherche est parti d’une interpellation de Clopine Trouillefou, la plus fidèle des visiteurs de ce blogue : « Allez, mon cher Patrice, un petit test pour vous maintenir en forme proustienne. Répondez sans regarder, hein ! Pourquoi Charles Swann mange-t-il beaucoup de pain d’épices, mmmmhhhh ? »

 

Je me suis creusé la tête sans succès. Et puis j’ai craqué en faisant une recherche sur les occurrences du mot « épice » dans la Recherche. Il y en a trois dont deux concernent Charles Swann :

*Un jour que nous étions allés avec Gilberte jusqu’à la baraque de notre marchande qui était particulièrement aimable pour nous — car c’était chez elle que M. Swann faisait acheter son pain d’épices, et par hygiène, il en consommait beaucoup, souffrant d’un eczéma ethnique et de la constipation des Prophètes —, Gilberte me montrait en riant deux petits garçons qui étaient comme le petit coloriste et le petit naturaliste des livres d’enfants. (I)

*Les visites finies (ma grand’mère dispensait que nous en fissions une chez elle, comme nous y dînions ce jour-là) je courus jusqu’aux Champs-Élysées porter à notre marchande pour qu’elle la remît à la personne qui venait plusieurs fois par semaine de chez les Swann y chercher du pain d’épices, la lettre que dès le jour où mon amie m’avait fait tant de peine, j’avais décidé de lui envoyer au nouvel an, (II)

 

(On croit bien connaître l’œuvre et nous voilà confrontés à des découvertes — pour ce qui me concerne, évidemment. « Eczéma ethnique », « constipation des Prophètes ». Ces notations nauséabondes ont de quoi mettre mal à l’aise. Cet antisémitisme, même sous le couvert de la création littéraire, n’est pas placé dans la bouche de quelque personnage que l’on aurait plaisir à tancer. C’est celui qui dit « je » dans le roman qui s’exprime et il n’y a aucune distance dans le propos, ne serait-ce que sous la forme de guillemets montrant que l’auteur ne prend pas ces qualificatifs à son compte. « Bien sûr, c’est dit avec humour, mais… », commente finement Clopine.)

 

La maladie de peau, Proust la signale deux autres fois :

*Swann trouvait sage de faire dans sa vie la part de la souffrance qu’il éprouvait à ignorer ce qu’avait fait Odette, aussi bien que la part de la recrudescence qu’un climat humide causait à son eczéma ; (I)

*Seule Mme Verdurin quand elle parlait à Odette, ne faisait pas que faillir et se trompait exprès. « Cela ne vous fait pas peur, Odette, d’habiter ce quartier perdu. Il me semble que je ne serais qu’à moitié tranquille le soir pour rentrer. Et puis c’est si humide. Ça ne doit rien valoir pour l’eczéma de votre mari. » (III)

 

J’avais également relevé qu’il avait un autre souci de santé :

*une fois la princesse des Laumes (chez qui on avait dîné tard et que Swann avait quittée avant qu’on servît le café pour rejoindre les Verdurin dans l’île du Bois) dit :
— Vraiment, si Swann avait trente ans de plus et une maladie de la vessie, on l’excuserait de filer ainsi. Mais tout de même il se moque du monde. (I)

 

Cette visite médicale se poursuit dans Le Côté de Guermantes :

*Je n’avais pas vu Swann depuis très longtemps, je me demandai un instant si autrefois il coupait sa moustache, ou n’avait pas les cheveux en brosse, car je lui trouvais quelque chose de changé ; c’était seulement qu’il était en effet très « changé », parce qu’il était très souffrant, et la maladie produit dans le visage des modifications aussi profondes que se mettre à porter la barbe ou changer sa raie de place. (La maladie de Swann était celle qui avait emporté sa mère et dont elle avait été atteinte précisément à l’âge qu’il avait. Nos existences sont en réalité, par l’hérédité, aussi pleines de chiffres cabalistiques, de sorts jetés, que s’il y avait vraiment des sorcières. Et comme il y a une certaine durée de la vie pour l’humanité en général, il y en a une pour les familles en particulier, c’est-à-dire, dans les familles, pour les membres qui se ressemblent.)

 

Le bulletin de santé prend un tour fatal dans le plus bouleversant des échanges, entre Charles et son amie Oriane à la fin du Côté de Guermantes (cf. la chronique Comment déstabiliser la duchesse de Guermantes).

L’aristocrate invite « [son] petit Charles » à l’accompagner lors d’un  voyage « le printemps prochain en Italie et en Sicile ». Il refroidit son enthousiasme : « Madame, je crois bien que ce ne sera pas possible » et tarde à expliquer pourquoi, il peut en être si sûr à dix mois du projet, avant de lever un coin du voile : « vous voyez que je suis très souffrant. » Et puis, c’est la terrible révélation : « Mais, ma chère amie, c’est que je serai mort depuis plusieurs mois. D’après les médecins que j’ai consultés, à la fin de l’année le mal que j’ai, et qui peut du reste m’emporter de suite, ne me laissera pas en tous les cas plus de trois ou quatre mois à vivre, et encore c’est un grand maximum. »

 

Diabolique Proust. La remarque  — faite comme si de rien n’était et comme par hasard par la (future) duchesse de Guermantes — sur la « maladie de la vessie » prend alors une toute autre dimension. Il n’est nul besoin d’avoir son diplôme d’urologue pour conclure que Swann est atteint d’un cancer de la vessie, car il me plaît de penser que le pain d’épices thérapeutique a atteint son but en le guérissant de sa maladie de peau et de ses troubles digestifs.

 

Le sujet revient dans Sodome et Gomorrhe à la soirée de la princesse de Guermantes :

*J’avais grande envie de savoir ce qui s’était exactement passé entre le Prince et Swann et de voir ce dernier, s’il n’avait pas encore quitté la soirée. «Je vous dirai, me répondit la duchesse, à qui je parlais de ce désir, que moi je ne tiens pas excessivement à le voir parce qu’il paraît, d’après ce qu’on m’a dit tout à l’heure chez Mme de Saint-Euverte, qu’il voudrait avant de mourir que je fasse la connaissance de sa femme et de sa fille. Mon Dieu, ce me fait une peine infinie qu’il soit malade, mais d’abord j’espère que ce n’est pas aussi grave que ça. Et puis enfin ce n’est tout de même pas une raison, parce que ce serait vraiment trop facile. Un écrivain sans talent n’aurait qu’à dire : « Votez pour moi à l’Académie parce que ma femme va mourir et que je veux lui donner cette dernière joie. » Il n’y aurait plus de salons si on était obligé de faire la connaissance de tous les mourants. Mon cocher pourrait me faire valoir : « Ma fille est très mal, faites-moi recevoir chez la princesse de Parme. » J’adore Charles, et cela me ferait beaucoup de chagrin de lui refuser, aussi est-ce pour cela que j’aime mieux éviter qu’il me le demande. J’espère de tout mon cœur qu’il n’est pas mourant, comme il le dit, mais vraiment, si cela devait arriver, ce ne serait pas le moment pour moi de faire la connaissance de ces deux créatures qui m’ont privée du plus agréable de mes amis pendant quinze ans, et qu’il me laisserait pour compte une fois que je ne pourrais même pas en profiter pour le voir lui, puisqu’il serait mort ! »

*J’eus enfin le plaisir que Swann entrât dans cette pièce, qui était fort grande, si bien qu’il ne m’aperçut pas d’abord. Plaisir mêlé de tristesse, d’une tristesse que n’éprouvaient peut-être pas les autres invités, mais qui chez eux consistait dans cette espèce de fascination qu’exercent les formes inattendues et singulières d’une mort prochaine, d’une mort qu’on a déjà, comme dit le peuple, sur le visage. Et c’est avec une stupéfaction presque désobligeante, où il entrait de la curiosité indiscrète, de la cruauté, un retour à la fois quiet et soucieux (mélange à la fois de suave mari magno et de memento quia pulvis, eût dit Robert), que tous les regards s’attachèrent à ce visage duquel la maladie avait si bien rongé, rogné les joues, comme une lune décroissante, que, sauf sous un certain angle, celui sans doute sous lequel Swann se regardait, elles tournaient court comme un décor inconsistant auquel une illusion d’optique peut seule ajouter l’apparence de l’épaisseur. Soit à cause de l’absence de ces joues qui n’étaient plus là pour le diminuer, soit que l’artériosclérose, qui est une intoxication aussi, le rougît comme eût fait l’ivrognerie, ou le déformât comme eût fait la morphine, le nez de polichinelle de Swann, longtemps résorbé dans un visage agréable, semblait maintenant énorme, tuméfié, cramoisi, plutôt celui d’un vieil Hébreu que d’un curieux Valois. D’ailleurs, peut-être chez lui, en ces derniers jours, la race faisait-elle apparaître plus accusé le type physique qui la caractérise, en même temps que le sentiment d’une solidarité morale avec les autres Juifs, solidarité que Swann semblait avoir oubliée toute sa vie, et que, greffées les unes sur les autres, la maladie mortelle, l’affaire Dreyfus, la propagande antisémite, avaient réveillée. Il y a certains Israélites, très fins pourtant et mondains délicats, chez lesquels restent en réserve et dans la coulisse, afin de faire leur entrée à une heure donnée de leur vie, comme dans une pièce, un mufle et un prophète. Swann était arrivé à l’âge du prophète. Certes, avec sa figure d’où, sous l’action de la maladie des segments entiers avaient disparu, comme dans un bloc de glace qui fond et dont des pans entiers sont tombés, il avait bien «changé». Mais je ne pouvais m’empêcher d’être frappé combien davantage il avait changé par rapport à moi. Cet homme, excellent, cultivé, que j’étais bien loin d’être ennuyé de rencontrer, je ne pouvais arriver à comprendre comment j’avais pu l’ensemencer autrefois d’un mystère tel que son apparition dans les Champs-Élysées me faisait battre le cœur au point que j’avais honte de m’approcher de sa pèlerine doublée de soie; qu’à la porte de l’appartement où vivait un tel être, je ne pouvais sonner sans être saisi d’un trouble et d’un effroi infinis; tout cela avait disparu, non seulement de sa demeure mais de sa personne, et l’idée de causer avec lui pouvait m’être agréable ou non, mais n’affectait en quoi que ce fût mon système nerveux.

Et, de plus, combien il était changé depuis cet après-midi même où je l’avais rencontré — en somme quelques heures auparavant — dans le cabinet du duc de Guermantes ! Avait-il vraiment eu une scène avec le Prince et qui l’avait bouleversé ? La supposition n’était pas nécessaire. Les moindres efforts qu’on demande à quelqu’un qui est très malade deviennent vite pour lui un surmenage excessif. Pour peu qu’on l’expose, déjà fatigué, à la chaleur d’une soirée, sa mine se décompose et bleuit comme fait en moins d’un jour une poire trop mûre, ou du lait près de tourner. De plus, la chevelure de Swann était éclaircie par places, et, comme disait Mme de Guermantes, avait besoin du fourreur, avait l’air camphrée, et mal camphrée.

*Je ne pouvais me décider à quitter Swann. Il était arrivé à ce degré de fatigue où le corps d’un malade n’est plus qu’une cornue où s’observent des réactions chimiques. Sa figure se marquait de petits points bleu de Prusse, qui avaient l’air de ne pas appartenir au monde vivant, et dégageait ce genre d’odeur qui, au lycée, après les «expériences», rend si désagréable de rester dans une classe de « Sciences ».

 

Dans le même volume, une allusion est faite à sa mort :

*la princesse de Caprarola, femme du plus grand monde, avait fait une visite à Mme Verdurin. Elle avait même prononcé son nom au cours d’une visite de condoléances qu’elle avait faite à Mme Swann après la mort du mari de celle-ci, et lui avait demandé si elle les connaissait. « Comment dites-vous ? avait répondu Odette d’un air subitement triste. — Verdurin. — Ah! alors je sais, avait-elle repris avec désolation, je ne les connais pas, ou plutôt je les connais sans les connaître, ce sont des gens que j’ai vus autrefois chez des amis, il y a longtemps, ils sont agréables. »

 

Swann mort ? C’est pour demain.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

Comments are closed.

Articles populaires

Abonnez-vous

Un flux RSS proustien pour recevoir tous les articles du Fou de Proust
Et également sur et