Le chantre du prolétariat (bis)

Le chantre du prolétariat

 

Question hardie : Marcel Proust avait-il sa carte de la CGT ?

L’hypothèse, pour osée qu’elle soit, n’est pas si absurde et vous en étonnerez plus d’un en évoquant les opinions progressistes de notre cher Marcel.

L’idée de l’appartenance syndicale naît d’un passage du Temps retrouvé où il est question de la centrale ouvrière — si, si : « j’avais assez fréquenté de gens du monde pour savoir que ce sont eux [les oisifs] les véritables illettrés et non les ouvriers électriciens. À cet égard, un art populaire par la forme eût été destiné plutôt aux membres du Jockey qu’à ceux de la Confédération générale du Travail ».

 

Autre question : Entre les grands seigneurs, les bourgeois et les ouvriers où vont les préférences du Héros ? Comme je devine votre réponse, je peux vous révéler que vous avez perdu. La preuve :

*je n’avais jamais fait de différence entre les ouvriers, les bourgeois et les grands seigneurs, et j’aurais pris indifféremment les uns et les autres pour amis. Avec une certaine préférence pour les ouvriers, et après cela pour les grands seigneurs, non par goût, mais sachant qu’on peut exiger d’eux plus de politesse envers les ouvriers qu’on ne l’obtient de la part des bourgeois, soit que les grands seigneurs ne dédaignent pas les ouvriers comme font les bourgeois, ou bien parce qu’ils sont volontiers polis envers n’importe qui, comme les jolies femmes heureuses de donner un sourire qu’elles savent accueilli avec tant de joie. Sodome et Gomorrhe

Avouons que l’ordre — les ouvriers, puis les nobles, les bourgeois enfin — n’est pas évident à deviner.

 

Poursuivons avec le regard on ne peut plus ouvert du Héros qui souligne les comportements égalitaires…

*C’est une personne [sa cousine Poictiers décrite par Saint-Loup] qui fait beaucoup pour ses anciennes institutrices, elle a défendu qu’on les fasse monter par l’escalier de service. Je t’assure, c’est quelqu’un de très bien. Dans le fond Oriane ne l’aime pas parce qu’elle la sent plus intelligente. Le Côté de Guermantes

 

… Les inégalitaires sont tout autant relevés :

*Pour elle [la mère du Héros], qu’elle l’avouât ou non, les maîtres étaient les maîtres et les domestiques étaient les gens qui mangeaient à la cuisine. Quand elle voyait un chauffeur d’automobile dîner avec moi dans la salle à manger, elle n’était pas absolument contente et me disait : «Il me semble que tu pourrais avoir mieux comme ami qu’un mécanicien», comme elle aurait dit, s’il se fût agi de mariage : «Tu pourrais trouver mieux comme parti. Sodome et Gomorrhe

 

Quant à la langue, éminemment marquée par les différences sociales, elle est à revoir :

*[Le liftier du Grand-Hôtel de Balbec] appartenait à ce prolétariat moderne qui désire effacer dans le langage la trace du régime de la domesticité. Du reste, au bout d’un instant, il m’apprit que dans la «situation» où il allait «rentrer», il aurait une plus jolie «tunique» et un meilleur «traitement»; les mots «livrée» et «gages» lui paraissaient désuets et inconvenants. Et comme par une contradiction absurde, le vocabulaire a, malgré tout, chez les «patrons», survécu à la conception de l’inégalité, je comprenais toujours mal ce que me disait le lift. Ainsi la seule chose qui m’intéressât était de savoir si ma grand’mère était à l’hôtel. Or, prévenant mes questions le lift me disait : «Cette dame vient de sortir de chez vous.» J’y étais toujours pris, je croyais que c’était ma grand’mère. «Non, cette dame qui est je crois employée chez vous.» Comme dans l’ancien langage bourgeois, qui devrait bien être aboli, une cuisinière ne s’appelle pas une employée, je pensais un instant : «Mais il se trompe, nous ne possédons ni usine, ni employés.» Tout d’un coup, je me rappelais que le nom d’employé est comme le port de la moustache pour les garçons de café, une satisfaction d’amour-propre donnée aux domestiques ». A l’ombre des jeunes filles en fleurs

 

Autre illustration de cette émancipation langagière :

*Le maître d’hôtel ajoutait : «Vous verrez çà, Françoise, ils préparent une nouvelle attaque d’une plus grande enverjure que toutes les autres». M’étant insurgé sinon au nom de la pitié pour Françoise et du bon sens stratégique, au moins de la grammaire, et ayant déclaré qu’il fallait prononcer «envergure» je n’y gagnai qu’à faire redire à Françoise la terrible phrase, chaque fois que j’entrais à la cuisine, car le maître d’hôtel presque autant que d’effrayer sa camarade était heureux de montrer à son maître que bien qu’ancien jardinier de Combray et simple maître d’hôtel, tout de même bon Français selon la règle de Saint-André des-Champs, il tenait de la Déclaration des droits de l’homme, le droit de prononcer «enverjure» en toute indépendance, et de ne pas se laisser commander sur un point qui ne faisait pas partie de son service et où par conséquent depuis la Révolution, personne n’avait rien à lui dire puisqu’il était mon égal. Le Temps retrouvé

 

Du coup, l’auteur lui-même ne reste pas insensible à une écriture plus proche de la « vraie vie », pas si éloignée de l’exaltation du réalisme socialiste (d’accord, j’attige quelque peu !) :

*Je sentais que je n’aurais pas à m’embarrasser des diverses théories littéraires qui m’avaient un moment troublé – notamment celles que la critique avait développées au moment de l’affaire Dreyfus et avait reprises pendant la guerre et qui tendaient à «faire sortir l’artiste de sa tour d’ivoire», à traiter de sujets non frivoles ni sentimentaux, à peindre de grands mouvements ouvriers, et à défaut de foules à tout le moins non plus d’insignifiants oisifs («j’avoue que la peinture de ces inutiles m’indiffère assez» disait Bloch), mais de nobles intellectuels ou des héros. Le Temps retrouvé

 

Alors, à quand le grand soir ? Il y a plusieurs épisodes d’À la Recherche du Temps perdu qui envisagent un climat pré-insurrectionnel — non, non, je n’abuse pas :

 

D’abord, la célèbre scène du dîner au Grand-Hôtel de Balbec :

*[La grande salle à manger] devenait comme un immense et merveilleux aquarium devant la paroi de verre duquel la population ouvrière de Balbec, les pêcheurs et aussi les familles de petits bourgeois, invisibles dans l’ombre, s’écrasaient au vitrage pour apercevoir, lentement balancée dans des remous d’or la vie luxueuse de ces gens, aussi extraordinaire pour les pauvres que celle de poissons et de mollusques étranges : (une grande question sociale de savoir si la paroi de verre protègera toujours le festin des bêtes merveilleuses et si les gens obscurs qui regardent avidement dans la nuit ne viendront pas les cueillir dans leur aquarium et les manger). À l’ombre des jeunes filles en fleurs

Oui, les manger, les bouffer, les dévorer ! On est loin de l’écrivain mondain.

 

Plus loin :

*Et tout à la fin, les jours vinrent où je ne pouvais plus rentrer de la digue par la salle à manger, ses vitres n’étaient plus ouvertes, car il faisait nuit dehors, et l’essaim des pauvres et des curieux attirés par le flamboiement qu’ils ne pouvaient atteindre pendait, en noires grappes morfondues par la bise, aux parois lumineuses et glissantes de la ruche de verre. » Id.

On se pend d’abord soi-même aux parois, ensuite on pend les profiteurs !

 

L’idée réapparaît dans Le Côté de Guermantes :

*Le marquis de Palancy, le cou tendu, la figure oblique, son gros œil rond collé contre le verre du monocle, se déplaçait lentement dans l’ombre transparente et paraissait ne pas plus voir le public de l’orchestre qu’un poisson qui passe, ignorant de la foule des visiteurs curieux, derrière la cloison vitrée d’un aquarium.

 

On la retrouve dans le dernier tome :

À l’heure du dîner les restaurants étaient pleins et si, passant dans la rue, je voyais un pauvre permissionnaire, échappé pour six jours au risque permanent de la mort, et prêt à repartir pour les tranchées, arrêter un instant ses yeux devant les vitrines illuminées, je souffrais comme à l’hôtel de Balbec quand les pêcheurs nous regardaient dîner, mais je souffrais davantage parce que je savais que la misère du soldat est plus grande que celle du pauvre, les réunissant toutes, et plus touchante encore parce qu’elle est plus résignée, plus noble, et que c’est d’un hochement de tête philosophe, sans haine, que prêt à repartir pour la guerre il disait en voyant se bousculer les embusqués retenant leurs tables : « On ne dirait pas que c’est la guerre ici.

 

Le soulèvement populaire va-t-il alors gronder ? Ce ne serait qu’un écho à la belle Révolution :

*En dernier argument M. de Charlus eut la malheureuse idée d’ajouter qu’il avait un valet de chambre qui s’appelait ainsi. Il ne fit qu’exciter la furieuse indignation du jeune homme. « Il y eut un temps où mes ancêtres étaient fiers du titre de valet de chambre, de maîtres d’hôtel du Roi. — Il y en eut un autre, répondit fièrement Morel, où mes ancêtres firent couper le cou aux vôtres. Sodome et Gomorrhe

 

En attendant, l’ironie se fait fouetteuse (c’est pour ne pas utiliser le cliché d’ « ironie cinglante ») pour fustiger les réactionnaires :

*ils [les amis officiers de Saint-Loup à Doncières] n’étaient pas, en principe, hostiles aux bourgeois, fussent-ils républicains, pourvu qu’ils eussent les mains propres et allassent à la messe. Le Côte de Guermantes

 

*«Dites donc, Charlus, dit Mme Verdurin, qui commençait à se familiariser, vous n’auriez pas dans votre Faubourg quelque vieux noble ruiné qui pourrait me servir de concierge ? — Mais si… mais si…, répondit M. de Charlus en souriant d’un air bonhomme, mais je ne vous le conseille pas. — Pourquoi ? — Je craindrais pour vous que les visiteurs élégants n’allassent pas plus loin que la loge.» Sodome et Gomorrhe

 

Voilà de quoi clouer le bec de ces vieux barbons de Sartre et d’Aragon — le premier traitant Proust de « complice de la propagande bourgeoise » et le second de « snob laborieux » dont la pensée n’est rien d’autre qu’un « bavardage de concierge » —ou comment rater deux bonnes occasions de la boucler…

 

Face à la lutte finale, aristocrates du monde entier, unissez-vous !

 

Parole de proustiste

Patrice Louis

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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