La princesse et le wagon vide

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La princesse et le wagon vide

 

J’ai lu un fort touchante chronique sur le blogue proustpourtous, de Laurence Grenier.

245 Laurence Grenier

 

En français et en anglais, l’auteure profite de moments de son existence pour glisser les extraits d’À la Recherche du Temps perdu qui leur correspondent. C’est joliment fait.

Hier, sous le titre « L’amour quand on est jeune ; Love when you are young », elle se raconte d’abord :

« Je suis très éprise de Jules et les moments divins que nous passons ensemble me font oublier que nous ne sommes plus jeunes, et pourtant nous aimons toujours. Cependant, durant nos voyages, jamais il ne m’entraîne au bout du train, dans un compartiment vide. Le ridicule a ses limites. »

Et c’est suivi de ces mots :

*Nous nous hâtâmes pour gagner un wagon vide où je pusse embrasser Albertine tout le long du trajet. Sodome et Gomorre

 

J’avoue que je ne souvenais pas de cette voiture sans occupants. Je suis donc allé à sa recherche. Je l’ai naturellement trouvée, dans le récit d’un déplacement en chemin de fer du Héros à Doncières pour y voir Saint-Loup, où il se fait accompagner par Albertine. J’ai relevé la phrase qui suit (que j’ai envoyée à l’amie Laurence considérant que ce n’était pas inutile) :

* N’ayant rien trouvé nous montâmes dans un compartiment où était déjà installée une dame à figure énorme, laide et vieille, à l’expression masculine, très endimanchée, et qui lisait la Revue des Deux Mondes » — (que le Héros prend pour une « maquerelle »).

 

Les proustiens savent qu’il s’agit là de la princesse Sherbatoff que le Héros, lui, ne reconnaîtra que deux jours plus tard — et quelques dizaines de pages  plus loin — en se rendant, dans le même train, à un mercredi de Mme Verdurin à la Raspelière avec d’autres membres du petit noyau :

*Et il [Cottard] nous emmena tous à la recherche de la princesse Sherbatoff. Il la trouva dans le coin d’un wagon vide, en train de lire la Revue des Deux Mondes. Elle avait pris depuis de longues années, par peur des rebuffades, l’habitude de se tenir à sa place, de rester dans son coin, dans la vie comme dans le train, et d’attendre pour donner la main qu’on lui eût dit bonjour. Elle continua à lire quand les fidèles entrèrent dans son wagon. Je la reconnus aussitôt ; cette femme, qui pouvait avoir perdu sa situation mais n’en était pas moins d’une grande naissance, qui en tous cas était la perle d’un salon comme celui des Verdurin, c’était la dame que, dans le même train, j’avais cru, l’avant-veille, pouvoir être une tenancière de maison publique.

 

Dans ces lignes, c’est la situation que je retiens. De quoi s’agit-il ? D’un « wagon vide »… et de son occupant ! Cette présence interdit de facto l’usage de l’adjectif « vide ».

 

Et une histoire m’est revenue, que j’avais lu, adolescent, dans Humour quand tu nous tiens, recueil d’« histoires drôles anglo-saxonnes », de Michel Chrestien, publié en 1959 par Gallimard dans la collection L’air du temps, dirigée par Pierre Lazareff :

245 Humour quand tu nous tiens

 

« Churchill affectionne cette petite histoire : « Un jour un taxi vide s’arrête devant le Parlement… M. Attlee en sort. » »

 

De Sherbatoff à Lazareff, du temps perdu à l’air du temps… Tout ça pour un wagon vide…

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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  1. Je suis ravie de t’avoir inspiré cette chronique, toi qui débordes déjà d’inspiration proustienne, et je ferai de mon mieux, même s’il est involontaire, pour t’inspirer encore. « Proustiens de tous les pays, unissons-nous! »

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