Conconsonnes doudoublées et pluplus (bis)

Conconsonnes doudoublées et pluplus

 

Ce n’est pas du bégaiement du bafouillage, du bredouillis : c’est une façon de s’exprimer qui leur est propre. Plusieurs personnages d’À la Recherche du Temps perdu multiplient les consonnes.

 

La plus atteinte est Oriane de Guermantes :

*Mme des Laumes […] murmura « C’est toujours charmant », avec un double ch au commencement du mot qui était une marque de délicatesse… (I)

*[À Bréauté :] Je ne peux pas vous dire ce que votre Cartier m’a toujours embbaitée, et je n’ai jamais pu comprendre le charme infini que Charles de La Trémoïlle et sa femme trouvent à ce raseur  (V)

*[À Gilberte :] Tenez, je vais vous dire, c’était un gggrand ami à mon beau-frère Charlus… (VI)

*Si quelqu’un disait le mot culture, elle l’arrêtait, souriait, allumait son beau regard, et lançait : « la KKKKultur ». (VII)

 

Le baron de Charlus suit sa belle-sœur :

*Monsieur, me dit-il, en pesant tous les termes, dont il faisait précéder les plus impertinents d’une double paire de consonnes (III)

*[Au Héros :] Mais nous ne vous demandons pas de comptes sur ce que vous faites, mon enfffant. (V)

*Ce sont de jeunes bourgeois », dit-il en détachant le mot qu’il fit précéder de plusieurs b V

 

Madeleine de Villeparisis est le troisième membre de la famille touché :

*Monsieur, j’crrois que vous voulez écrire quelque chose sur Mme la duchesse de Montmorency, dit Mme de Villeparisis… (III)

*C’est quelqu’un de très mal, me dit Mme de Villeparisis, avec l’accent vertueux des Guermantes même les plus dépravés. De très, très mal, reprit-elle en mettant trois t à très. (III)

 

Mme de Cambremer est la dernière aristocrate qui s’illustre ainsi :

*hhartiste comme vous êtes […] elle est si hartthhisstte! (IV)

 

Cette façon de parler n’est cependant pas un apanage de la noblesse.

Bloch :

*« Si, si, il est enchanté de connaître M. LLLLegrandin », dit-il. Cette manière de détacher un mot était chez Bloch le signe à la fois de l’ironie et de la littérature… II

*« Qu’on agisse ainsi, je trouve cela tout de même fffantastique ». VII

 

Charles Swann

*Nnnnon III

 

Mme Verdurin

*Mmmmouiii… Si on veut. (IV)

 

Saniette

*Cela veut dire : avec exactitude, vous… dites bbbien… avec une exactitude rigoureuse. (V)

 

Une roturière à l’Opéra :

*C’est la princesse de Guermantes, dit ma voisine au monsieur qui était avec elle, en ayant soin de mettre devant le mot princesse plusieurs p indiquant que cette appellation était risible. (III)

 

Même Françoise est contaminée :

*Ces Allemands c’était des assassins, des brigands, de vrais bandits, des bbboches… (si elle mettait plusieurs b à boches, c’est que l’accusation que les allemands fussent des assassins lui semblait après tout plausible mais celle qu’ils fussent des Boches, presque invraisemblable à cause de son énormité). (VII)

*[Au maître d’hôtel :] « C’est vrai qu’ils meurent aussi pour la France, mais c’est des inconnus; c’est toujours plus intéressant quand c’est des genss qu’on connaît ». (VII)

 

Dans le dernier cas, il s’agit d’un reste de patois. De même, si le prince Von double aussi des consommes,  c’est dû à son accent allemand :

*— À quoi ça vous servirait ? demanda d’un air à la fois irrité et finaud le prince Von qui ne pouvait pas souffrir les Anglais. Ils sont tellement pêtes. Je sais bien que ce n’est pas comme militaires qu’ils vous aideraient. Mais on peut tout de même les juger sur la stupidité de leurs généraux. Un de mes amis a causé récemment avec Botha, vous savez, le chef boer. Il lui disait : « C’est effrayant une armée comme ça. J’aime, d’ailleurs, plutôt les Anglais, mais enfin pensez que moi, qui ne suis qu’un payssan, je les ai rossés dans toutes les batailles. Et à la dernière, comme je succombais sous un nombre d’ennemis vingt fois supérieur, tout en me rendant parce que j’y étais obligé, j’ai encore trouvé le moyen de faire deux mille prisonniers! Ç’a été bien parce que je n’étais qu’un chef de payssans, mais si jamais ces imbéciles-là avaient à se mesurer avec une vraie armée européenne, on tremble pour eux de penser à ce qui arriverait ! » (III)

 

Enfin, le doublement n’est pas forcément fautif. Il est même bienvenu pour corriger l’erreur de certaines femmes qui disent « inteligent » avec un seul l !

*Sans doute il arrive que des femmes peu cultivées, épousant un homme fort lettré, reçoivent dans leur apport dotal de telles expressions. Et peu après la métamorphose qui suit la nuit de noces, quand elles font leurs visites et sont réservées avec leurs anciennes amies, on remarque avec étonnement qu’elles sont devenues femmes si, en décrétant qu’une personne est intelligente, elles mettent deux l au mot intelligente ; (III)

 

Le dépucelage au service de l’orthographe, pour oser l’hypothèse, il faut s’appeler Pppppppppppproust !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

Comments are closed.

Articles populaires

Abonnez-vous

Un flux RSS proustien pour recevoir tous les articles du Fou de Proust
Et également sur et