Comment déstabiliser la duchesse de Guermantes (bis)

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Comment déstabiliser la duchesse de Guermantes

 

Qui est-il donc, lui qui décontenance, déconcerte, déboussole ?

Il n’a ni chair ni os. Insaisissable, c’est un esprit — et unique —  dit Guermantes ou des Guermantes.

 

Un personnage l’incarne à merveille, convaincu même de ne pas avoir de concurrence : Oriane de Guermantes, emblématique duchesse. « Vous en connaissez d’autres qui en aient ? », demande-t-elle, sûre de la réponse, au général de Froberville dès Du côté de chez Swann. Dans Le Côté de Guermantes, elle le qualifie  d’entité aussi inexistante que la quadrature du cercle, se jugeant la seule de la famille à le posséder.

 

Il est brillant, paradoxal, impertinent, cruel, cinglant. Il consiste à ne pas dire ce qui est attendu, à fréquenter hors de son monde, à se trouver là où les autres ne sont pas et à ne pas aller où on est attendu. Il s’encanaille volontiers et ne recule pas devant la vulgarité. En un mot, il ose tout.

 

Est-il sans failles l’esprit des Guermantes dont Oriane est seule dépositaire ?

 

Rien ni personne ne peut-il déstabiliser la duchesse de Guermantes ? Si, mais une fois, une seule, dans un dialogue avec Swann (que je lis encore les larmes aux yeux). Situé à la toute fin du Côté de Guermantes, il a lieu dans son hôtel particulier parisien, avant la soirée où le couple ducal se rend à quelque redoute.

 

J’ai (horrosco referens !) dépouillé l’échange de tout autre propos.

 

Elle : « mon petit Charles, […] nous avons l’intention, Basin et moi, de passer le printemps prochain en Italie et en Sicile. Si vous veniez avec nous, pensez ce que ce serait différent ! Je ne parle pas seulement de la joie de vous voir, mais imaginez-vous, avec tout ce que vous m’avez souvent raconté sur les souvenirs de la conquête normande et les souvenirs antiques, imaginez-vous ce qu’un voyage comme ça deviendrait, fait avec vous ! C’est-à-dire que même Basin, que dis-je, Gilbert ! en profiteraient, parce que je sens que jusqu’aux prétentions à la couronne de Naples et toutes ces machines-là m’intéresseraient, si c’était expliqué par vous dans de vieilles églises romanes, ou dans des petits villages perchés comme dans les tableaux de primitifs.

[…]

Eh bien ! vous ne dites pas si vous viendrez en Italie avec nous ? »

Lui : « Madame, je crois bien que ce ne sera pas possible. »

Elle : « Eh bien, Mme de Montmorency a plus de chance. Vous avez été avec elle à Venise et à Vicence. Elle m’a dit qu’avec vous on voyait des choses qu’on ne verrait jamais sans ça, dont personne n’a jamais parlé, que vous lui avez montré des choses inouïes, et même, dans les choses connues, qu’elle a pu comprendre des détails devant qui, sans vous, elle aurait passé vingt fois sans jamais les remarquer. Décidément elle a été plus favorisée que nous… […] »

Swann éclata de rire.

Elle : « Je voudrais tout de même savoir […] comment, dix mois d’avance, vous pouvez savoir que ce sera impossible.

Lui : « Ma chère duchesse, je vous le dirai si vous y tenez, mais d’abord vous voyez que je suis très souffrant. »

Elle : « Oui, mon petit Charles, je trouve que vous n’avez pas bonne mine du tout, je ne suis pas contente de votre teint, mais je ne vous demande pas cela pour dans huit jours, je vous demande cela pour dans dix mois. En dix mois on a le temps de se soigner, vous savez. […] Eh bien, en un mot la raison qui vous empêchera de venir en Italie ? questionna la duchesse en se levant pour prendre congé de nous. »

Lui : « Mais, ma chère amie, c’est que je serai mort depuis plusieurs mois. D’après les médecins que j’ai consultés, à la fin de l’année le mal que j’ai, et qui peut du reste m’emporter de suite, ne me laissera pas en tous les cas plus de trois ou quatre mois à vivre, et encore c’est un grand maximum. » […]

Elle : « Qu’est-ce que vous me dites là ? » […]

 

C’est à ce moment-là, sans équivalent, que notre chère duchesse perd tous ses moyens parce que ses références sont perturbées – à chacun son tour.

 

Éclairage du Héros : « Placée pour la première fois de sa vie entre deux devoirs aussi différents que monter dans sa voiture pour aller dîner en ville, et témoigner de la pitié à un homme qui va mourir, elle ne voyait rien dans le code des convenances qui lui indiquât la jurisprudence à suivre et, ne sachant auquel donner la préférence, elle crut devoir faire semblant de ne pas croire que la seconde alternative eût à se poser, de façon à obéir à la première qui demandait en ce moment moins d’efforts, et pensa que la meilleure manière de résoudre le conflit était de le nier. »

 

Elle : «  Vous voulez plaisanter ? » […]

Lui : « Ce serait une plaisanterie d’un goût charmant. […] Je ne sais pas pourquoi je vous dis cela, je ne vous avais pas parlé de ma maladie jusqu’ici. Mais comme vous me l’avez demandé et que maintenant je peux mourir d’un jour à l’autre… Mais surtout je ne veux pas que vous vous retardiez, vous dînez en ville. »

 

Explication du Héros : « il savait que, pour les autres, leurs propres obligations mondaines priment la mort d’un ami, et il se mettait à leur place, grâce à sa politesse. Mais celle de la duchesse lui permettait aussi d’apercevoir confusément que le dîner où elle allait devait moins compter pour Swann que sa propre mort. »

 

Elle : « Ne vous occupez pas de ce dîner. Il n’a aucune importance ! » […]

Le duc : « Voyons, Oriane, ne restez pas à bavarder comme cela et à échanger vos jérémiades avec Swann, vous savez bien pourtant que Mme de Saint-Euverte tient à ce qu’on se mette à table à huit heures tapant. […] Ah ! les femmes ! Elle va nous faire mal à l’estomac à tous les deux. Elle est bien moins solide qu’on ne croit. »

 

Précision du Héros : « Le duc n’était nullement gêné de parler des malaises de sa femme et des siens à un mourant, car les premiers, l’intéressant davantage, lui apparaissaient plus importants. Aussi fut-ce seulement par bonne éducation et gaillardise, qu’après nous avoir éconduits gentiment, il cria à la cantonade et d’une voix de stentor, de la porte, à Swann qui était déjà dans la cour :

— Et puis vous, ne vous laissez pas frapper par ces bêtises des médecins, que diable! Ce sont des ânes. Vous vous portez comme le Pont-Neuf. Vous nous enterrerez tous ! »

 

Fin du volume.

 

L’optimisme affiché du duc n’aura pas d’effet. Charles Swann meurt quelques mois plus tard.

 

Rentrez vos mouchoirs.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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