À bas le Narrateur, vive le Héros (bis)

À bas le Narrateur, vive le Héros

Imagine-t-on Proust haltérophile ? Ou représentant en lingerie ? Ou tatoué ?

Attention, sacrilège en vue…

Pour faire partie du «petit noyau», du «petit groupe», du «petit clan» des Proustiens, une condition est suffisante mais elle est nécessaire : il faut adhérer tacitement à un Credo dont un des articles est que l’Auteur n’est pas le Narrateur.

Seulement voilà, la réalité proustienne est la base de la fiction, et la fiction réinvente la réalité. Qu’y a-t-il d’outrageant à le constater ? Qu’il soit spectateur ou acteur, le Narrateur (ainsi que tous les exégètes le nomment) est le porte-parole de l’Auteur. Qu’y a-t-il de transgressif à l’avancer ? L’œuvre n’est pas moins belle avec ce postulat. D’ailleurs, en quoi le serait-elle plus sans lui ?

Marcel Proust est le responsable de ce diktat, de cet oukase, de cet ordre catégorique. Son Contre Sainte-Beuve a pour crédo que la méthode de ce critique littéraire — une œuvre est le reflet d’une vie et ne s’explique que par elle — est erronée. Lui ne veut considérer que l’œuvre, pas celui qui l’a écrite : « L’homme qui fait des vers et qui cause dans un salon n’est pas la même personne. » Un portrait littéraire ne jaillit pas d’une enquête biographique. Le moi social, superficiel, est sans lien avec le moi créateur, profond. Jean-François Revel disait plaisamment du premier qu’il « dîne en ville », tandis que le second « ne mange jamais ».

L’affaire serait entendue : Proust n’est pas Marcel. Est conservateur celui qui, sans aller jusqu’à croire lire dans À la Recherche du temps perdu une autofiction, trouvent une part de Proust dans son œuvre. Est moderne — et formidablement intellectuel, digne connaisseur du structuralisme— celui qui voit en « biographie » un gros mot.

Reste que le romancier n’a ni terminé ni publié ce Contre Sainte-Beuve, arrivé de façon posthume en 1954.

Las, il ne se passe pas de page qui ne rappelle un épisode vécu. On peut ouvrir À la Recherche sans connaître la vie de Proust, mais — si elle est sue —, tout invite à confronter les deux. Jean-Yves Tadié fait une distinction : la réalité explique la fiction, mais ne permet pas de la comprendre.

Les tenants de Narrateur avance que ce ne peut être le Héros qui, par exemple, raconte les aventures de Swann et d’Odette puisqu’il n’y était pas. La belle affaire, alors qu’il a rencontré, enfant, la future Mme Swann — sous le nom de Dame en rose, chez l’oncle Adolphe— avant que son mari n’en fasse de même…

Très tôt, le petit Marcel avance une grande tolérance pour la vie privée des génies, préfigurant la haute estime qu’il s’accorde pour lui-même. « For what fault have you most toleration ? » l’interroge le Questionnaire : « Pour la vie privée des génies », répond-il.

Nombre de propos tenus par des personnages fictifs l’ont été dans la vie réelle et moult épisodes ont eu lieu en vrai. S’il y a modification, c’est bien le moins que puisse et doive s’autoriser le créateur, mais le socle a existé.

Plus d’une douzaine de personnages identifiés apprennent son nom, le connaissent ou l’utilisent : Gilberte, la marquise de Villeparisis, Odette Swann, la Marie-Antoinette du quai, le duc de Guermantes, M. d’Agrigente, l’huissier du prince et de la princesse de Guermantes, Mme d’Arpajon, les chasseurs du Grand Hôtel de Balbec, le docteur Cottard, la princesse Sherbatoff, un domestique des Verdurin nouvellement arrivé, Albertine, le personnel de la seconde princesse de Guermantes.

C’est d’ailleurs tout à fait inouï que les proustiens nient la dimension personnelle d’une œuvre monumentale dont la première phrase est à la première personne : « Je » est le deuxième du million deux cents mille mots que comporte À la Recherche et commence l’avant-dernière phrase, trois mille pages plus loin. Quant à la dernière, elle aussi est tournée vers celui qui écrit : « Si elle [la force] m’était laissée assez longtemps pour accomplir mon œuvre, ne manquerais-je pas… » « Je » réduit au seul statut de Narrateur, c’est objectivement abusif !

Rien n’y fait : il n’est pas permis de mettre le signe égal entre l’Auteur et le Narrateur. Et pourtant, qu’il soit son double fidèle ou  qu’il s’en éloigne, le Narrateur est toujours conçu par l’Auteur. C’est l’Auteur qui crée le Narrateur, et non l’inverse. Si l’Auteur veut disparaître, il brouille les pistes, choisit le contre-pied, dit le contraire de ce qu’il pense et fait faire l’opposé de ce qu’il aurait, lui, choisi de faire. La conclusion est toujours la même : c’est lui seul qui décide.

À la Recherche du temps perdu, roman à clé ? En tout cas, à clés multiples : un modèle peut inspirer plusieurs personnages, comme plusieurs personnes, vraies, peuvent se retrouver, par touches, en une seule, fictive.

Les références vont du transparent à l’obscur mais sans intention de dissimulation. L’Auteur peut bien jouer l’étonné quand une connaissance se reconnaît, mais il ne pousse pas jusqu’à l’indignation qu’une telle intention lui ait traversé l’esprit.

Narrateur (avec une majuscule) est réducteur, niant la fonction de personnage principal, d’acteur premier. À trancher, nous préférons Héros (avec un H pas moins majestueux). La part protagoniste est ainsi mise en avant, par rapport à celle d’un raconteur inimpliqué. Pour autant, nous concédons volontiers que cet absolu est aussi absurde que celui qu’il remplace.

Mais si on nous échauffe les oreilles, nous écrirons partout, ni le Héros ni le Narrateur, mais Proust !

Parole de proustiste…

Patrice Louis


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

Comments are closed.

Articles populaires

Abonnez-vous

Un flux RSS proustien pour recevoir tous les articles du Fou de Proust
Et également sur et