… et la mort du Cygne (bis)

                                   … et la mort du Cygne

 

Swann, c’est cygne en anglais. On a assez glosé sur ce signe pour que l’on n’y revienne pas ici.

 

Hier, nous avons laissé Charles « mourant » — le mot est du Héros.

Nous l’allons retrouver mort aujourd’hui, victime d’un cancer.

 

Le cancer. Proust le cite six fois dans la Recherche.

Dans Le Côté de Guermantes, Bréauté se demande qui est le Héros et envisage que ce soit lui « dont on venait d’expérimenter le sérum contre le cancer ».

Dans Sodome et Gomorrhe, le Héros note, vers le début : « Volontiers, des troubles graves, mais fonctionnels, sont attribués à un cancer imaginé. » Et vers la fin : « Ma tante aurait pu fournir à maman certains détails inestimables, mais maintenant elle les aurait difficilement, sa tante était tombée très malade (on disait d’un cancer) ».

Dans La Fugitive, c’est encore le Héros qui philosophe : « Au bout du même temps où un malade atteint de cancer sera mort, il est bien rare qu’un veuf, un père inconsolables ne soient pas guéris. »

 

Le mot apparaît donc aussi concernant Swann. C’est dans La Prisonnière :

*La mort de Swann m’avait à l’époque bouleversé. La mort de Swann ! Swann ne joue pas dans cette phrase le rôle d’un simple génitif. J’entends par là la mort particulière, la mort envoyée par le destin au service de Swann. Car nous disons la mort pour simplifier, mais il y en a presque autant que de personnes. Nous ne possédons pas de sens qui nous permette de voir, courant à toute vitesse, dans toutes les directions, les morts, les morts actives dirigées par le destin vers tel ou tel. Souvent ce sont des morts qui ne seront entièrement libérées de leur tâche que deux, trois ans après. Elles courent vite poser un cancer au flanc d’un Swann, puis repartent pour d’autres besognes, ne revenant que quand, l’opération des chirurgiens ayant eu lieu, il faut poser le cancer à nouveau. Puis vient le moment où on lit dans le Gaulois que la santé de Swann a inspiré des inquiétudes, mais que son indisposition est en parfaite voie de guérison. Alors, quelques minutes avant le dernier souffle, la mort, comme une religieuse qui vous aurait soigné au lieu de vous détruire, vient assister à vos derniers instants, couronne d’une auréole suprême l’être à jamais glacé dont le cœur a cessé de battre. Et c’est cette diversité des morts, le mystère de leurs circuits, la couleur de leur fatale écharpe qui donnent quelque chose de si impressionnant aux lignes des journaux : « Nous apprenons avec un vif regret que M. Charles Swann a succombé hier à Paris, dans son hôtel, des suites d’une douloureuse maladie. (V)

 

Pour reprendre une formule célèbre de la Recherche : « Mort à jamais ? » Sûrement pas. Le Héros est explicite, précisément après ce dernier extrait : « cher Charles Swann, que j’ai connu quand j’étais encore si jeune et vous près du tombeau, c’est parce que celui que vous deviez considérer comme un petit imbécile a fait de vous le héros d’un de ses romans, qu’on recommence à parler de vous et que peut-être vous vivrez ».

 

Faisons un peu de chronologie en revenant à la remarque de la princesse de Laumes citée hier : « si Swann avait trente ans de plus et une maladie de la vessie, on l’excuserait de filer ainsi ».

Avec Proust aucun mot n’est écrit par hasard. « Trente ans ». Avec l’issue fatale, le compte est bon : Swann naît en 1847. Il rencontre Oriane de Guermantes en 1874, année du mariage de celle qui est encore princesse de Laumes. C’est le début d’un quart de siècle d’amitié. Comment le sait-on ? Par une perfidie du Héros dans La Fugitive :

« Un mois après, la petite Swann, qui ne s’appelait pas encore Forcheville, déjeunait chez les Guermantes. On parla de mille choses ; à la fin du déjeuner, Gilberte dit timidement : « Je crois que vous avez très bien connu mon père. — Mais je crois bien », dit Mme de Guermantes sur un ton mélancolique qui prouvait qu’elle comprenait le chagrin de la fille et avec un excès d’intensité voulu qui lui donnait l’air de dissimuler qu’elle n’était pas sûre de se rappeler très exactement le père. « Nous l’avons très bien connu, je me le rappelle très bien. » (Et elle pouvait se le rappeler en effet, il était venu la voir presque tous les jours pendant vingt-cinq ans.) »

Swann, enfin, meurt en 1899. Gémissons, gémissons, gémissons.

 

Sans vouloir afficher une ostentation malsaine, laissez-moi vous livrer une confidence personnelle sur ma propre santé — au demeurant, qui finit bien. (Celles et ceux qui trouveraient cela déplacé ou sans intérêt sont invités à cesser ici la lecture de cette chronique).

 

J’avais déjà été bouleversé par l’échange entre Oriane et Charles à la fin de Du côté de Guermantes quand j’ai appris, il y a quelques mois, que j’avais un cancer de la vessie. Inutile de placer à cet endroit des points d’exclamation ou de suspension. Ce n’est que hasard et coïncidence. Je ne crois pas à ce genre de « signe ».

De cet épisode épicé, j’ai tiré un enseignement : On ne choisit pas d’être malade, mais on peut décider de ne pas s’en rendre malade. [Depuis cette chronique, j’ai recouvré ma santé, l’opération subie ayant porté ses fruits, la maladie s’en est allée et j’aime à penser qu’elle s’est envolée tel un cygne noir.]

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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