Les proustiens pleurent Lauren Bacall

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Les proustiens pleurent Lauren Bacall

 

Elles ne sont pas légions les stars qui ont prononcé le nom de Proust à l’écran.

Lauren Bacall, dont la mort est annoncée ce matin, l’a fait.

 

C’était dans The Big Sleep (le Grand Sommeil), film d’Howard Hawks sorti en 1946. L’actrice, mariée depuis un an avec Humphrey Bogart, son partenaire, est surnommée « The Look » (le Regard).

Elle joue Vivian, fille du général Sternwood, et lui, Philip Marlowe, détective privé. C’est dans une scène culte qu’elle cite notre cher Marcel :

"La" scène du Grand sommeil

« La » scène du Grand sommeil

 

Vivian : So you do get up, I was beginning to think you worked in bed like Marcel Proust.

Marlowe : Who’s he ?

Vivian : You wouldn’t know him, a French writer.

Marlowe : Come into my boudoir.

 

Inattendue consécration hollywoodienne pour Proust !

Mais il faut, hélas, tempérer l’enthousiasme car l’hommage est faussé.

 

Le film est tiré du roman éponyme de Raymond Chandler, maître du polar américain, publié en 1939. Á l’écrit, Proust n’est pas que cité, il est aussi qualifié.

 

Lisez la version originale et la traduction, signée Boris Vian (Série Noire, Gallimard, 1948) :

« Well, you do get up », she said, wrinkling her nose at the faded red settee, the two odd semi-easy chairs, the net curtains that needed laundering and the boy’s size library table with the venerable magazines on it to give the place a professional touch. « I was beginning to think perhaps you worked in bed, like Marcel Proust. »

« Who’s he ? » I put a cigarette in my mouth and stared at her. She looked a little pale and strained, but she looked like a girl who could function under a strain. « A French writer, a connoisseur in degenerates. You wouldn’t know him. »

« Tut, tut, » I said. « Come into my boudoir. »

 

_ Vous vous levez tout de même… dit-elle, fronçant son nez à l’adresse du divan d’un rouge passé, des deux fauteuils à moitié confortables, des rideaux de filet qui réclamaient un lavage et de la table à lire taille garçonnet avec les vieux magazines qui donnaient à l’endroit un air professionnel. Je commençais à me dire que vous travailliez peut-être au lit, comme Marcel Proust.

_ Qui est-ce ?

Je mis une cigarette et la regardai. Elle était un peu pâle et tendue, mais elle paraissait de taille à fonctionner sous une certaine tension.

_ Un écrivain français, un spécialiste en dégénérés. Vous ne pouvez pas le connaître.

_ Tut… Tut… dis-je. Venez dans mon boudoir.

 

« Spécialiste en dégénérés » ! Je connais compliment mieux troussé. Mais en poussant l’enquête, je suis tombé sur une lettre de Chandler à son éditeur, Alfred Knopf. Il s’en prend à un autre auteur de romans policiers, James Cain, notamment de The Postman Always Rings Twice (Le Facteur sonne toujours deux fois). Et c’est le coup de grâce : « Everything he touches smells like a billygoat. He is every kind of writer I detest, a faux naif, a Proust in greasy overalls »…

 

Traduction (du proustiste) : « Tout ce qu’il touche pue le bouc. C’est le type même de l’écrivain que je déteste, un faux naïf, un Proust en salopette graisseuse »…

 

Peut-être suis-je pessimiste. Peut-être que la diatribe ne s’étend pas au modèle français. Reste que je préfère en revenir à la regrettée Lauren et à sa délicieuse façon de dire « Proust » — elle, immortelle.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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  1. Exact cher proustissime Patrice, c’est sans doute pour ça qu’il y a donc tant de proustiens aux USA, comme quoi ils ne sont pas si ignares nos amis américains………..Quant à la belle disparue elle aimait beaucoup les Français, tout particulièrement un parent à moi, éloigné certes, mais quand même ! Il en gardait un souvenir ému !!!
    Amitiés
    Pierre

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