Un roi sonne à votre porte…

Un roi sonne à votre porte…

 

Nous inaugurons une nouvelle rubrique : Les Bons Conseils du Blogobole (BCB).

L’œuvre de Proust est parsemée de situations à laquelle chacun(e) d’entre nous peut se trouver confronté(e). Comment se comporter ? Voici les réponses.

 

Premier cas de figure : Un roi sonne à votre porte…

Ne haussez pas les épaules. Il y a quelques années, j’aurais bien souri si l’on m’avait proposé une telle situation. Depuis, avec le titre de Prince Allatounvon, j’ai été intronisé Grand Dignitaire de la Cour du Royaume du Dahomey (cf. la chronique Genèse illustrée d’une folie).

 

Donc, une Majesté se présente chez vous. Naturellement, vous portez un haut-de-forme car tel est votre bon plaisir. Une angoisse vous étreint soudain : qu’en faire avec ce souverain qui s’invite ? Accrocher le chapeau sur une patère ? Le garder sur la tête ? Le tenir à la main ?

La dernière attitude est la bonne. En effet, le monarque est partout chez lui, y compris chez vous. Vous, vous n’êtes plus qu’un visiteur dans votre propre domicile. Voilà pourquoi il vous faut tenir votre chapeau à la main lors d’une présence royale.

 

Les textes qui l’attestent :

*Oui, Monsieur, je me souviens très bien de M. Molé, c’était un homme d’esprit, il l’a prouvé quand il a reçu M. de Vigny à l’Académie, mais il était très solennel et je le vois encore descendant dîner chez lui son chapeau haute forme à la main.

— Ah! c’est bien évocateur d’un temps assez pernicieusement philistin, car c’était sans doute une habitude universelle d’avoir son chapeau à la main chez soi, dit Bloch, désireux de profiter de cette occasion si rare de s’instruire, auprès d’un témoin oculaire, des particularités de la vie aristocratique d’autrefois, tandis que l’archiviste, sorte de secrétaire intermittent de la marquise, jetait sur elle des regards attendris et semblait nous dire : « Voilà comme elle est, elle sait tout, elle a connu tout le monde, vous pouvez l’interroger sur ce que vous voudrez, elle est extraordinaire. »

— Mais non, répondit Mme de Villeparisis tout en disposant plus près d’elle le verre où trempaient les cheveux de Vénus que tout à l’heure elle recommencerait à peindre, c’était une habitude à M. Molé, tout simplement. Je n’ai jamais vu mon père avoir son chapeau chez lui, excepté, bien entendu, quand le roi venait, puisque le roi étant partout chez lui, le maître de la maison n’est plus qu’un visiteur dans son propre salon. […]

— Vraiment, dit-il en répondant à ce que venait de dire Mme de Villeparisis au sujet du protocole réglant les visites royales, je ne savais absolument pas cela (comme s’il était étrange qu’il ne le sût pas). (III)

*En reconduisant Albertine, je vis, par la salle à manger éclairée, la princesse de Parme. Je ne fis que la regarder en m’arrangeant à n’être pas vu. Mais j’avoue que je trouvai une certaine grandeur dans la royale politesse qui m’avait fait sourire chez les Guermantes. C’est un principe que les souverains sont partout chez eux, et le protocole le traduit en usages morts et sans valeur, comme celui qui veut que le maître de la maison tienne à la main son chapeau, dans sa propre demeure, pour montrer qu’il n’est plus chez lui mais chez le Prince. (IV)

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Autre cas de figure. Vous vous rendez chez des aristocrates. Quand et où déposez-vous votre huit-reflets ? Dès votre arrivée dans l’antichambre ? Après votre entrée par terre ?

Il fallait donner la seconde réponse, au risque de le salir, parce que c’est à la mode. Doublé de cuir vert, votre chapeau paraîtra plus seyant. Si vous avez opté avez pour l’autre, dans le salon, vous risquez d’être pris pour l’horloger venu remonter les pendules.

 

Les textes :

*Le comte d’Argencourt, chargé d’affaires de Belgique et petit-cousin par alliance de Mme de Villeparisis, entra en boitant, suivi bientôt de deux jeunes gens, le baron de Guermantes et S.A. le duc de Châtellerault, à qui Mme de Guermantes dit : « Bonjour, mon petit Châtellerault », d’un air distrait et sans bouger de son pouf, car elle était une grande amie de la mère du jeune duc, lequel avait, à cause de cela et depuis son enfance, un extrême respect pour elle. Grands, minces, la peau et les cheveux dorés, tout à fait de type Guermantes, ces deux jeunes gens avaient l’air d’une condensation de la lumière printanière et vespérale qui inondait le grand salon. Suivant une habitude qui était à la mode à ce moment-là, ils posèrent leurs hauts de forme par terre, près d’eux. L’historien de la Fronde pensa qu’ils étaient gênés comme un paysan entrant à la mairie et ne sachant que faire de son chapeau. Croyant devoir venir charitablement en aide à la gaucherie et à la timidité qu’il leur supposait :

— Non, non, leur dit-il, ne les posez pas par terre, vous allez les abîmer.

Un regard du baron de Guermantes, en rendant oblique le plan de ses prunelles, y roula tout à coup une couleur d’un bleu cru et tranchant qui glaça le bienveillant historien.

— Comment s’appelle ce monsieur ? me demanda le baron, qui venait de m’être présenté par Mme de Villeparisis.

— M. Pierre, répondis-je à mi-voix.

— Pierre de quoi ?

— Pierre, c’est son nom, c’est un historien de grande valeur.

— Ah!… vous m’en direz tant.

— Non, c’est une nouvelle habitude qu’ont ces messieurs de poser leurs chapeaux à terre, expliqua Mme de Villeparisis, je suis comme vous, je ne m’y habitue pas. Mais j’aime mieux cela que mon neveu Robert qui laisse toujours le sien dans l’antichambre. Je lui dis, quand je le vois entrer ainsi, qu’il a l’air de l’horloger et je lui demande s’il vient remonter les pendules (III)

*C’est ainsi encore que son chapeau, que, selon une habitude qui tendait à disparaître, il [Swann] posa par terre à côté de lui, était doublé de cuir vert, ce qui ne se faisait pas d’habitude, mais parce que c’était (à ce qu’il disait) beaucoup moins salissant, en réalité (mais il ne le disait pas) parce que c’était fort seyant. III

M. de Guermantes rentra, et bientôt sa femme, toute prête, haute et superbe dans une robe de satin rouge dont la jupe était bordée de paillettes. Elle avait dans les cheveux une grande plume d’autruche teinte de pourpre et sur les épaules une écharpe de tulle du même rouge. « Comme c’est bien de faire doubler son chapeau de vert, dit la duchesse à qui rien n’échappait. D’ailleurs, en vous, Charles, tout est joli, aussi bien ce que vous portez que ce que vous dites, ce que vous lisez et ce que vous faites. » III

*Mais Brichot tirait de son intimité chez les Verdurin un éclat qui le distinguait entre tous ses collègues de la Sorbonne. Ils étaient éblouis par les récits qu’il leur faisait de dîners auxquels on ne les inviterait jamais, par la mention, dans des revues, ou par le portrait exposé au Salon, qu’avaient fait de lui tel écrivain ou tel peintre réputés dont les titulaires des autres chaires de la Faculté des Lettres prisaient le talent mais n’avaient aucune chance d’attirer l’attention, enfin par l’élégance vestimentaire elle-même du philosophe mondain, élégance qu’ils avaient prise d’abord pour du laisser-aller jusqu’à ce que leur collègue leur eût bienveillamment expliqué que le chapeau haute forme se laisse volontiers poser par terre, au cours d’une visite, et n’est pas de mise pour les dîners à la campagne, si élégants soient-ils, où il doit être remplacé par le chapeau mou, fort bien porté avec le smoking. IV

 

Deux cas particuliers.

Dans le premier, vous faites un enfant à une femme que vous venez de rencontrer. Lors du déshabillage qui précède, veillez à ce qu’elle retire également son chapeau. Cela vous évitera, l’enfant ayant grandi, d’être mal à l’aise lorsqu’on s’extasiera devant ses beaux cheveux et que l’on vous interrogera si elle les tient de sa mère défunte et de répondre : « Je ne sais pas. Je ne l’ai jamais vue qu’en chapeau. »

 

Le texte :

*Un ancien professeur de dessin de ma grand’mère avait eu d’une maîtresse obscure une fille. La mère mourut peu de temps après la naissance de l’enfant et le professeur de dessin en eut un chagrin tel qu’il ne survécut pas longtemps. Dans les derniers mois de sa vie, ma grand’mère et quelques dames de Combray, qui n’avaient jamais voulu faire même allusion devant leur professeur à cette femme avec laquelle d’ailleurs il n’avait pas officiellement vécu et n’avait eu que peu de relations, songèrent à assurer le sort de la petite fille en se cotisant pour lui faire une rente viagère. Ce fut ma grand’mère qui le proposa, certaines amies se firent tirer l’oreille, cette petite fille était-elle vraiment si intéressante, était-elle seulement la fille de celui qui s’en croyait le père ; avec des femmes comme était la mère, on n’est jamais sûr. Enfin on se décida. La petite fille vint remercier. Elle était laide et d’une ressemblance avec le vieux maître de dessin qui ôta tous les doutes ; comme ses cheveux étaient tout ce qu’elle avait de bien, une dame dit au père qui l’avait conduite : « Comme elle a de beaux cheveux ! » Et pensant que maintenant, la femme coupable étant morte et le professeur à demi-mort, une allusion à ce passé qu’on avait toujours feint d’ignorer n’avait plus de conséquence, ma grand’mère ajouta : « Ça doit être de famille. Est-ce que sa mère avait ces beaux cheveux-là ? — Je ne sais pas, répondit naïvement le père. Je ne l’ai jamais vue qu’en chapeau. » II

 

Dans l’autre cas particulier, vous avez discrètement posé vos pénates chez votre maîtresse. Elle reçoit du monde. Vous êtes dans une pièce voisine mais pensez qu’il serait bon que les invités vous croient dans le même statut qu’eux. Elle vous fait appelez et vous arrivez un chapeau à la main que vous avez pris dans l’entrée. Patatras ! Votre amie a vendu la mèche et vous a annoncé présent. Entendez-vous avant pour éviter cet impair.

 

Les textes :

*Elle [Mme de Villeparisis] sonna et quand le domestique fut entré, comme elle ne dissimulait nullement et même aimait à montrer que son vieil ami passait la plus grande partie de son temps chez elle :

— Allez donc dire à M. de Norpois de venir, il est en train de classer des papiers dans mon bureau, il a dit qu’il viendrait dans vingt minutes et voilà une heure trois quarts que je l’attends. Il vous parlera de l’affaire Dreyfus, de tout ce que vous voudrez, dit-elle d’un ton boudeur à Bloch, il n’approuve pas beaucoup ce qui se passe. […]

*Le maître d’hôtel n’avait pas dû exécuter d’une façon complète la commission dont il venait d’être chargé pour M. de Norpois. Car celui-ci, pour faire croire qu’il arrivait du dehors et n’avait pas encore vu la maîtresse de la maison, prit au hasard un chapeau dans l’antichambre et vint baiser cérémonieusement la main de Mme de Villeparisis, en lui demandant de ses nouvelles avec le même intérêt qu’on manifeste après une longue absence. Il ignorait que la marquise de Villeparisis avait préalablement ôté toute vraisemblance à cette comédie, à laquelle elle coupa court d’ailleurs en emmenant M. de Norpois et Bloch dans un salon voisin. […]

— Avez-vous quelque chose sur le chantier ? me demanda M. de Norpois avec un signe d’intelligence en me serrant la main cordialement. J’en profitai pour le débarrasser obligeamment du chapeau qu’il avait cru devoir apporter en signe de cérémonie, car je venais de m’apercevoir que c’était le mien qu’il avait pris par hasard. III

 

D’autres Bons Conseils du Blogobole sont à suivre…

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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