Riches à millions, cœurs à prendre

Riches à millions, cœurs à prendre

 

Il n’y a pas de hasard chez Proust…

 

Les personnages d’A la Recherche du Temps perdu ne se gênent pas pour parler d’argent — j’y reviendrai.

 

Les sommes citées peuvent être considérables. Plusieurs patrimoines sont même évalués. Ainsi, dans Le Côté de Guermantes,  le prince de Guermantes pèse lourd — le Héros préfère parler d’un « homme qui valait si cher ». Et de préciser : « Au moment où je lui dis au revoir, il se leva poliment de son siège et je sentis la masse inerte de trente millions que la vieille éducation française faisait mouvoir, soulevait, et qui se tenait debout devant moi. » Sauf erreur, au cours du franc d’avant-guerre, cela correspond à environ quatre-vingt-dix millions d’euros.

On apprend au passage ce qu’il possède :

*les revenus qu’il tirait de la forêt et de la rivière peuplées de gnomes et d’ondines, de la montagne enchantée où s’élève le vieux Burg qui garde le souvenir de Luther et de Louis le Germanique, il en usait pour avoir cinq automobiles Charron, un hôtel à Paris et un à Londres, une loge le lundi à l’Opéra et une aux « mardis » des « Français ».

Coquet ! Mais il est dépassé par Mme Verdurin qui dispose, dans Sodome et Gomorrhe,  de trente-cinq millions, soit environ cent cinq millions d’euros. Cela nous vaut une appréciation savoureuse du docteur Cottard :

*Si un client de Cottard lui demandait : « Rencontrez-vous quelquefois les Guermantes ? » c’est de la meilleure foi du monde que le professeur répondait : «Peut-être pas justement les Guermantes, je ne sais pas. Mais je vois tout ce monde-là chez des amis à moi. Vous avez certainement entendu parler des Verdurin. Ils connaissent tout le monde. Et puis eux, du moins, ce ne sont pas des gens chics décatis. Il y a du répondant. On évalue généralement que Mme Verdurin est riche à trente-cinq millions. Dame, trente-cinq millions, c’est un chiffre. Aussi elle n’y va pas avec le dos de la cuiller. Vous me parliez de la duchesse de Guermantes. Je vais vous dire la différence : Mme Verdurin c’est une grande dame, la duchesse de Guermantes est probablement une purée.

 

Le duc et Mme Verdurin, même réunis, possèdent pourtant moins que Gilberte Swann devenue Mlle de Forcheville, dont le portefeuille, dans La Fugitive, recèle cent millions, soit environ trois cents millions d’euros.

L’essentiel lui vient d’un parent :

*Gilberte servait aussi à la situation de sa mère, car un oncle de Swann venait de laisser près de quatre-vingts millions à la jeune fille (IV)

Le total est comptabilisé deux tomes plus loin :

*Mlle de Forcheville ayant cent millions, Mme de Marsantes avait pensé que c’était un excellent mariage pour son fils. Elle eut le tort de dire que cette jeune fille était charmante, qu’elle ignorait absolument si elle était riche ou pauvre, qu’elle ne voulait pas le savoir mais que, même sans dot, ce serait une chance pour le jeune homme le plus difficile d’avoir une femme pareille. C’était beaucoup d’audace pour une femme tentée seulement par les cent millions qui lui fermaient les yeux sur le reste. (VI)

 

Deux femmes sont donc les personnages les plus riches de l’œuvre — en tous cas parmi ceux dont on connaît la valeur du patrimoine.

 

Et, ô surprise, elles sont convoitées et convolent — Sidonie portant le nom de duchesse de Duras puis de princesse de Guermantes, Gilberte épousant Robert de Saint-Loup — des mariages d’amour à n’en pas douter.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

3 comments to “Riches à millions, cœurs à prendre”

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  1. If I was as rich as Mlle de Forcheville, I would visit every rare book shop.

    Alas, I am looking for only two articles in the
    « Bulletin de la société des amis de Marcel Proust: »
    No 50, 2000 (« Deux pastiches retrouvés » )
    No 53, 2003 (« Un fragment inédit sur la Comtesse Greffulhe »)

    Are these articles written by Alexandre de Gabriac and Jules Laforgue?

    The English translator, Chris Taylor, is working on these translations, but needs the originals.
    http://www.yorktaylors.free-online.co.uk

    Just a hopeful chance…

  2. The two articles have just been sent by mail. I’ll thank Martine Chauveau, working for the Société des Amis de Marcel Proust », at Illiers-Combray, for you.

  3. Dear Patrice and Martine~

    For Proust readers like me, who only read in English, Chris Taylor is our life-line to French articles, documents, etc., that have never been translated into English.

    Chris, like us, fell in love with our beloved Marcel Proust, and provides this service out of the goodness of his heart.

    So, by helping Chris find items to translate, you help non-French readers all over the world!

    Merci! Merci! Merci!

    (It had to be three, à la Dowager Marquis Zélia de Cambremer, sans the adjectives. 😉 )

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