Proust explorateur

Proust explorateur

 

 

« Docteur Proust, je présume »… L’année de la naissance de Marcel, Stanley retrouve Livingstone sur les bords du lac Tanganyika.

Dans À la recherche du temps perdu, l’écrivain joue les explorateurs en chambre en évoquant un autre lac de l’Afrique orientale, de pseudo-indiens d’Amérique, des nègres asiatiques spirituels, un empire fabuleux du sud du continent noir, une palmeraie du Maghreb, une région de Serbie, une autre de Thrace …

Terres exotiques, loin du faubourg Saint-Germain… Carnets de voyage :

 

Le lac Victoria-Nyanza

Le lac Victoria ou Nyanza (encore appelé lac Ukéréoué – Ukerewe -, ou Nalubaale) est le plus grand d’Afrique. Traversé par l’équateur, dans la vallée du grand rift, il est la source du Nil blanc. Il doit son nom à l’explorateur britannique Speke, premier Européen à l’atteindre, en 1858, et qui le baptise en l’honneur de sa reine.

01 Lac Victoria Nyanza

 

*[M. de Norpois :] j’ai le fils d’un de mes amis qui, mutatis mutandis, est comme vous (et il prit pour parler de nos dispositions communes le même ton rassurant que si elles avaient été des dispositions non pas à la littérature, mais au rhumatisme et s’il avait voulu me montrer qu’on n’en mourait pas). Aussi a-t-il préféré quitter le quai d’Orsay où la voie lui était pourtant toute tracée par son père et sans se soucier du qu’en dira-t-on, il s’est mis à produire. Il n’a certes pas lieu de s’en repentir. Il a publié il y a deux ans, — il est d’ailleurs beaucoup plus âgé que vous, naturellement, — un ouvrage relatif au sentiment de l’Infini sur la rive occidentale du lac Victoria-Nyanza et cette année un opuscule moins important, mais conduit d’une plume alerte parfois même acérée, sur le fusil à répétition dans l’armée bulgare, qui l’ont mis tout à fait hors de pair. II

 

 

Chez les Masséchutos…

Tribu imaginaire. Le nom est d’évidence inspiré de Massachusets, nom indien algonquin de l’endroit d’Amérique où débarquent les pèlerins du Mayflower en 1620.

Vignette de l'Algonquin Club, Boston, 1888

Vignette de l’Algonquin Club, Boston, 1888

 

 

*[La mère du Héros :] J’ai aperçu Mme Swann sur son pied de guerre, elle devait partir pour quelque offensive fructueuse chez les Masséchutos, les Cynghalais ou les Trombert. II

 

 

… et les Cynghalais

Ainsi s’appelaient les habitants de Ceylan (aujourd’hui le Sri Lanka), capitale Colombo. Au temps de Proust, les zoos humains ont du succès et le Bois de Boulogne n’accueille pas que de belles élégantes. On y expose de prétendus sauvages.

Cynghalais, la danse du diable, 1886

Cynghalais, la danse du diable, 1886

 

 

« Mais quel rapport a-t-elle avec le Jardin d’Acclimatation ? —Tous ! — Quoi, vous croyez qu’elle a un derrière bleu-ciel comme les singes ? — Charles vous êtes d’une inconvenance ! Non, je pensais au mot que lui a dit le Cynghalais. Racontez-le lui, c’est vraiment un « beau mot ». — C’est idiot. Vous savez que Mme Blatin aime à interpeller tout le monde d’un air qu’elle croit aimable et qui est surtout protecteur. — Ce que nos bons voisins de la Tamise appellent patronizing, interrompit Odette. — Elle est allée dernièrement au Jardin d’Acclimatation où il y a des noirs, des Cynghalais, je crois, a dit ma femme, qui est beaucoup plus forte en ethnographie que moi. — Allons, Charles, ne vous moquez pas. — Mais je ne me moque nullement. Enfin, elle s’adresse à un de ces noirs : « Bonjour, négro ! » — C’est un rien ! — En tous cas ce qualificatif ne plut pas au noir : « Moi négro, dit-il avec colère à Mme Blatin, mais toi, chameau ! » — Je trouve cela très drôle ! J’adore cette histoire. N’est-ce pas que c’est « beau » ? On voit bien la mère Blatin : « Moi négro, mais toi chameau ! »

Je manifestai un extrême désir d’aller voir ces Cynghalais dont l’un avait appelé Mme Blatin : chameau. Ils ne m’intéressaient pas du tout. Mais je pensais que pour aller au Jardin d’Acclimatation et en revenir nous traverserions cette allée des Acacias où j’avais tant admiré Mme Swann, et que peut-être le mulâtre ami de Coquelin, à qui je n’avais jamais pu me montrer saluant Mme Swann, me verrait assis à côté d’elle au fond d’une victoria. II

Elle n’en avait pas moins pris toutes les manières du monde, et si élégante et noble de port que fût la dame, Mme Swann, l’égalait toujours en cela ; arrêtée un moment auprès de l’amie que son mari venait de rencontrer, elle nous présentait avec tant d’aisance, Gilberte et moi, gardait tant de liberté et de calme dans son amabilité, qu’il eût été difficile de dire de la femme de Swann ou de l’aristocratique passante, laquelle des deux était la grande dame. Le jour où nous étions allés voir les Cynghalais, comme nous revenions, nous aperçûmes, venant dans notre direction et suivie de deux autres qui semblaient l’escorter, une dame âgée, mais encore belle, enveloppée dans un manteau sombre et coiffée d’une petite capote attachée sous le cou par deux brides. II

 

 

Le Monomotapa

L’Empire Monomotapa, aussi appelé Empire du Grand Zimbabwe, est un royaume médiéval d’Afrique australe au sud du Zambèze. Il est établi par les Gokomere, ancêtres du peuple moderne shona. Le Monomotapa atteint son apogée autour des années 1440 grâce au commerce de l’or. Les Portugais le conquièrent en 1629.

04 Monomotapa

 

 

Jean de La Fontaine l’immortalise dans la fable 11 du Second recueil (1678) intitulée Les deux amis :

Deux vrais amis vivaient au Monomotapa :

L’un ne possédait rien qui n’appartînt à l’autre :

Les amis de ce pays-là

Valent bien dit-on ceux du nôtre.

 

*À Mme de Villeparisis qui le [Charlus] priait de décrire pour ma grand’mère un château où avait séjourné Mme de Sévigné, ajoutant qu’elle voyait un peu de littérature dans ce désespoir d’être séparée de cette ennuyeuse Mme de Grignan :

— Rien au contraire, répondit-il, ne me semble plus vrai. C’était du reste une époque où ces sentiments-là étaient bien compris. L’habitant du Monomotapa de La Fontaine, courant chez son ami qui lui est apparu un peu triste pendant son sommeil, le pigeon trouvant que le plus grand des maux est l’absence de l’autre pigeon, vous semblent peut-être, ma tante, aussi exagérés que Mme de Sévigné ne pouvant pas attendre le moment où elle sera seule avec sa fille. C’est si beau ce qu’elle dit quand elle la quitte : « Cette séparation me fait une douleur à l’âme que je sens comme un mal du corps. Dans l’absence on est libéral des heures. On avance dans un temps auquel on aspire. » II

 

 

L’oasis de Figuig

Au Maroc, à la jonction entre les hauts plateaux et le nord du Sahara, la ville-palmeraie est cernée de trois côtés par l’Algérie. Figuig connaît l’existence d’une ébauche d’université sous l’impulsion d’Abdeljabbar el Figuigui au XVe siècle.

05 Oasis de Figuig

 

 

*Quant au petit bout de jardin qui s’étendait entre de hautes murailles, derrière l’hôtel, et où l’été Mme de Guermantes faisait après dîner servir des liqueurs et l’orangeade ; comment n’aurais-je pas pensé que s’asseoir, entre neuf et onze heures du soir, sur ses chaises de fer — douées d’un aussi grand pouvoir que le canapé de cuir — sans respirer, du même coup, les brises particulières au faubourg Saint-Germain, était aussi impossible que de faire la sieste dans l’oasis de Figuig, sans être par cela même en Afrique ? Il n’y a que l’imagination et la croyance qui peuvent différencier des autres certains objets, certains êtres, et créer une atmosphère. Hélas ! ces sites pittoresques, ces accidents naturels, ces curiosités locales, ces ouvrages d’art du faubourg Saint-Germain, il ne me serait sans doute jamais donné de poser mes pas parmi eux. Et je me contentais de tressaillir en apercevant de la haute mer (et sans espoir d’y jamais aborder) comme un minaret avancé, comme un premier palmier, comme le commencement de l’industrie ou de la végétation exotiques, le paillasson usé du rivage. III

 

 

Le Banat

Banat désigne un « duché » ou une « marche » frontière, gouvernée par un ban. Il y a eu sur les flancs méridional et oriental du royaume médiéval de Hongrie, de nombreux Banats croates, serbes, slavo-roumains ou roumains.

Entre le Danube et les Carpates, dans la plaine de la Pannonie, le Banat serbe (ou Banat occidental) fait partie de la Voïvodine Serbe (en 1848-1849) et de la Voïvodine de Serbie et Banat de Tamiš (entre 1849 et 1860). Après 1860, le Banat Serbe il fait partie des comitats de Torontal et de Temes de la Hongrie des Habsbourg. C’est un comté du Royaume des Serbes, Croates et Slovènes entre 1918 et 199, et en 1929, il est incorporé dans le Dunavska banoniva (Banat danubien), une province du Royaume de Yougoslavie.

 

Banat, costumes folkloriques

Banat, costumes folkloriques

 

 

*[M. Verdurin à Saniette :] Vous êtes comme M. de Longepierre, l’homme le plus bête que je connaisse, qui nous disait familièrement l’autre jour « le Banat ». Personne n’a su de quoi il voulait parler. Finalement on a appris que c’était une province de Serbie. » IV

 

 

Loullé-Bourgas

Loullé-Bourgas, ou Bourgas-la-Pipe, dans la péninsule balkanique.

Située en Thrace, les Bulgares y vainquent les Turcs en octobre 1912. La IIIe armée bulgare du général Radko-Dimitrieff renforcée à sa droite par des les divisions des 1ère et IIe armées débordent les quatre corps d’Abdullah Pacha.

07 Loullé-Bourgas

 

*[Saint-Loup :] Moi, je suis un soldat, un point c’est tout. Autant ces choses-là m’indiffèrent, autant je suis avec passion la guerre balkanique. Autrefois cela t’intéressait, l’histoire des batailles. Je te disais alors qu’on reverrait, même dans les conditions les plus différentes, les batailles typiques, par exemple le grand essai d’enveloppement par l’aile de la bataille d’Ulm. Eh bien ! si spéciales que soient ces guerres balkaniques, Loullé-Bourgas c’est encore Ulm, l’enveloppement par l’aile. Voilà les sujets dont tu peux me parler. Mais pour le genre de choses auxquelles tu fais allusion, je m’y connais autant qu’en sanscrit. VII

 

Avec un tel guide, il est temps de boucler nos valises.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

Post-scriptum :

Ce n’est pas un lieu mais cet étranger bizarre a les caractéristiques d’un site insolite :

*— Il paraît qu’il n’a pas été très aimable, on l’a présenté à M. de Cobourg et il ne lui a pas dit un mot, ajouta Mme de Guermantes, en signalant ce trait curieux comme elle aurait raconté qu’un Chinois se serait mouché avec du papier. Il ne lui a pas dit une fois « Monseigneur », ajouta-t-elle, d’un air amusé par ce détail aussi important pour elle que le refus par un protestant, au cours d’une audience du pape, de se mettre à genoux devant Sa Sainteté. III

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

Comments are closed.

Articles populaires

Abonnez-vous

Un flux RSS proustien pour recevoir tous les articles du Fou de Proust
Et également sur et