L’érotique canapé de Beauvais

L’érotique canapé de Beauvais

 

Coquine Sidonie…

Mme Verdurin aime les beaux meubles. Ils sont sa fierté quand elle reçoit les membres du « petit noyau », ses fidèles.

Nouveau venu, Swann est soigné. Son compliment sur un certain canapé suscite chez la maîtresse de maison des propos à ne pas mettre dans toutes les oreilles. C’est un canapé, dit de Beauvais.

 

De quoi s’agit-il ? En 1664, Jean-Baptiste Colbert crée la manufacture de Beauvais pour concurrencer les Flamands. Le ministre des Finances de Louis XIV confie la direction au maître-tapissier Louis Hinart. Elle réalise des tapisseries de basse lisse sur des métiers à tisser horizontaux. Elle tire une renommée de la qualité exceptionnelle de ses revêtements de sièges. La manufacture est aujourd’hui installée aux Gobelins, à Paris.

 

Ses réalisations offrent à « la Patronne » un numéro verbal dont la sensualité n’est pas feinte. Dans Du côté de chez Swann, ce n’est pas « diamants sur canapé », mais, avec Charles Swann,  « dialogue sur canapé » — et un Beauvais !

Beauvais 1 Beauvais 2 Beauvais 3

 

 

 

 

 

 

 

Mme Verdurin se délecte à exciter les sens avec des mots torrides : « je vous promets un bon moment… Est-elle assez appétissante cette vigne ?… [Des fruits], je n’ai pas besoin de me les mettre dans la bouche puisque je jouis par les yeux. Qu’est ce que vous avez tous à rire ?…  Monsieur Swann, vous ne partirez pas sans avoir touché les petits bronzes des dossiers. Est-ce assez doux comme patine ? Mais non, à pleines mains, touchez-les bien ». Interruption d’Elstir : « si madame Verdurin commence à peloter les bronzes »… « — Taisez-vous… on nous défend à nous autres femmes des choses moins voluptueuses que cela. Mais il n’y a pas une chair comparable à cela ! »

Proust précise alors que Swann « palpe » les bronzes et finit sur une leste pirouette exécutée par l’égrillarde Sidonie :  « Allons, vous les caresserez plus tard ; maintenant c’est vous qu’on va caresser »…

 

Les oreilles chastes peuvent se rouvrir.

La duchesse de Guermantes, elle, fait asseoir le Héros dans un fauteuil de Beauvais — mais sans commentaires grivois…

Fauteuil de Beauvais

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

L’extrait :

*Odette était allée s’asseoir sur un canapé de tapisserie qui était près du piano :

— Vous savez, j’ai ma petite place, dit-elle à Mme Verdurin.

Celle-ci [Mme Verdurin], voyant Swann sur une chaise, le fit lever :

— Vous n’êtes pas bien là, allez donc vous mettre à côté d’Odette, n’est-ce pas Odette, vous ferez bien une place à M. Swann ?

— Quel joli Beauvais, dit avant de s’asseoir Swann qui cherchait à être aimable.

— Ah! je suis contente que vous appréciiez mon canapé, répondit Mme Verdurin. Et je vous préviens que si vous voulez en voir d’aussi beau, vous pouvez y renoncer tout de suite. Jamais ils n’ont rien fait de pareil. Les petites chaises aussi sont des merveilles. Tout à l’heure vous regarderez cela. Chaque bronze correspond comme attribut au petit sujet du siège ; vous savez, vous avez de quoi vous amuser si vous voulez regarder cela, je vous promets un bon moment. Rien que les petites frises des bordures, tenez là, la petite vigne sur fond rouge de l’Ours et les Raisins. Est-ce dessiné ? Qu’est-ce que vous en dites, je crois qu’ils le savaient plutôt, dessiner ! Est-elle assez appétissante cette vigne ? Mon mari prétend que je n’aime pas les fruits parce que j’en mange moins que lui. Mais non, je suis plus gourmande que vous tous, mais je n’ai pas besoin de me les mettre dans la bouche puisque je jouis par les yeux. Qu’est ce que vous avez tous à rire ? demandez au docteur, il vous dira que ces raisins-là me purgent. D’autres font des cures de Fontainebleau, moi je fais ma petite cure de Beauvais. Mais, Monsieur Swann, vous ne partirez pas sans avoir touché les petits bronzes des dossiers. Est-ce assez doux comme patine ? Mais non, à pleines mains, touchez-les bien.

—Ah ! si madame Verdurin commence à peloter les bronzes, nous n’entendrons pas de musique ce soir, dit le peintre.

— Taisez-vous, vous êtes un vilain. Au fond, dit-elle en se tournant vers Swann, on nous défend à nous autres femmes des choses moins voluptueuses que cela. Mais il n’y a pas une chair comparable à cela ! Quand M. Verdurin me faisait l’honneur d’être jaloux de moi — allons, sois poli au moins, ne dis pas que tu ne l’as jamais été…

— Mais je ne dis absolument rien. Voyons, Docteur, je vous prends à témoin : est-ce que j’ai dit quelque chose ?

Swann palpait les bronzes par politesse et n’osait pas cesser tout de suite.

— Allons, vous les caresserez plus tard ; maintenant c’est vous qu’on va caresser, qu’on va caresser dans l’oreille ; vous aimez cela, je pense ; voilà un petit jeune homme [le pianiste] qui va s’en charger. I

*Je reconnaissais mal d’abord la maîtresse de maison et ses visiteurs, même la duchesse de Guermantes, qui de sa voix rauque me demandait de venir m’asseoir auprès d’elle, dans un fauteuil de Beauvais représentant l’Enlèvement d’Europe. (IV)

 

 

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “L’érotique canapé de Beauvais”

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  1. Cher Patrice, pardonnez-moi si je me trompe, mais cet extrait se trouve dans « Un Amour de Swann », et non pas dans « A l’Ombre des jeunes filles en fleurs »!
    Bien proustement vôtre,
    Chantal

  2. Chère Chantal,
    Vous avez naturellement raison.
    Beauvais se trouve dans « A l’ombre des jeunes filles en fleurs » de cette façon :
    « Certains noms de villes, Vézelay ou Chartres, Bourges ou Beauvais servent à désigner, par abréviation, leur église principale. »
    Heureusement, j’ai des visiteurs/euses comme vous à l’œil acéré.
    Mille mercis et bien proustement vôtre,
    Patrice
    PS : Je corrige immédiatement.

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