L’entonnoir du proustiste

L’entonnoir du proustiste

 

Un blogue, ça coûte un prix fou…

Je viens de dépenser 4, 05 € pour un ustensile que j’aurais dû acquérir de longue date : un entonnoir.

01 Facture entonnoir

 

Que n’y avais-je pas pensé plus tôt ? Un fou sans ce couvre-chef ne peut être pris au sérieux. Voilà qui est corrigé :

02 Le prostiste à l'entonnoir

 

Fou de Proust, je peux ainsi rejoindre mes grands aînés à commencer par ceux de Jérôme Bosch. Pour les alchimistes de son temps, l’entonnoir symbolise la transmission du savoir, quand il est présenté avec le tube en bas. En revanche, quand il est mis dans le sens inverse, il symbolise la déraison. Dans certains tableaux du XVe siècle, l’entonnoir est surtout porté par des médecins qui prétendent purger le cerveau des fous. Ensuite, ce sont les sorcières et les charlatans qui en sont coiffés. Enfin, l’entonnoir couvre les malades eux-mêmes.

 

« L’Opération de la pierre de folie » — extraction ou excision, qu’importe le nom, mais il faut être fou pour la croire efficace — est le sujet de deux tableaux d’alors, celui de Jérôme Bosch (1490) et celui de Pieter Breughel l’Ancien (copie vers 1520).

Dans l’œuvre du premier (que Proust ne cite pas dans la Recherche), le chirurgien porte un resplendissant entonnoir.

03 Bosch, L'Extraction de la pierre de folie

 

Rien de tel chez le second qu’évoque Le Côté de Guermantes à propos de la « face rubiconde que Breughel donne à ses paysans joyeux, ripailleurs et gelés ». [Le tableau représenté ici est une copie, l’original ayant disparu en 1940]

04 Breughel l'Ancien, L'Excision de la pierre de folie

 

Bosch traite à nouveau le thème de la folie, vers 1500, avec sa Nef des fous.

05 Bosch La Nef des Fous

 

Certains historiens de l’art veulent voir dans deux des dix personnages à bord d’une embarcation à la dérive.

Pour les uns, c’est le jeune homme à gauche qui tient une gourde trempant dans l’eau. Ils y voient un entonnoir renversé, symbole de la folie.

06 La Nef des fous, détail gauche

 

Pour les autres, c’est le fou à droite assis sur une branche de l’arbre faisant office de mât. Il boit dans un entonnoir et possède tous les attributs du fou (l’habit, les chaussons ainsi que le chapeau à grelots).

07 La Nef des fous, détail droit

 

Autre personnage célèbre coiffé d’un entonnoir : Tin Man (l’Homme de fer-blanc) dans The Wizard of Oz (Le Magicien d’Oz), film musical américain (1939) de Victor Fleming.

08 L'Homme de fer-blanc

 

Dans À la Recherche du Temps perdu, Proust n’abuse pas du mot « folie », qui revient soixante-quatre fois. De même, il ne raconte pas beaucoup d’histoires drôles, mais quand il en tient une…

 

*Cela ne dispense pas les gens sains d’avoir peur quand un fou qui a composé un sublime poème, leur ayant expliqué par les raisons les plus justes qu’il est enfermé par erreur, par la méchanceté de sa femme, les suppliant d’intervenir auprès du directeur de l’asile, gémissant sur les promiscuités qu’on lui impose, conclut ainsi : « Tenez, celui qui va venir me parler dans le préau, dont je suis obligé de subir le contact, croit qu’il est Jésus-Christ. Or cela seul suffit à me prouver avec quels aliénés on m’enferme, il ne peut pas être Jésus-Christ, puisque Jésus-Christ c’est moi ! » V

*Et j’imagine que, même s’il est aujourd’hui guéri et revenu à la raison, cet homme doit comprendre un peu mieux que les autres ce qu’il voulait dire au cours d’une période pourtant révolue de sa vie mentale, qui voulant expliquer à des visiteurs d’un hôpital d’aliénés qu’il n’était pas lui-même déraisonnable, malgré ce que prétendait le docteur, mettait en regard de sa saine mentalité les folles chimères de chacun des malades, concluant : « Ainsi celui-là qui a l’air pareil à tout le monde, vous ne le croiriez pas fou, eh bien ! il l’est, il croit qu’il est Jésus-Christ, et cela ne peut pas être, puisque Jésus-Christ c’est moi ! » VI

Variante :

*Il n’y a pas de grande soirée mondaine, si, pour en avoir une coupe, on sait la prendre à une profondeur suffisante, qui ne soit pareille à ces soirées où les médecins invitent leurs malades, lesquels tiennent des propos fort sensés, ont de très bonnes manières, et ne montreraient pas qu’ils sont fous s’ils ne vous glissaient à l’oreille, en vous montrant un vieux monsieur qui passe : « C’est Jeanne d’Arc. » V

 

Creuser trois fois lez même filon, ça, c’est fou ! J’attribue à Proust l’Entonnoir d’Or — que je viens de créer.

Au fait, le mot « entonnoir » est-il dans la Recherche ? Eh oui ! Une fois dans la scène dite des chambres de Du côté de chez Swann : « ma pensée, s’efforçant pendant des heures de se disloquer, de s’étirer en hauteur pour prendre exactement la forme de la chambre et arriver à remplir jusqu’en haut son gigantesque entonnoir, avait souffert bien de dures nuits, tandis que j’étais étendu dans mon lit, les yeux levés, l’oreille anxieuse, la narine rétive, le cœur battant ».

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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