Le Bazar et le hasard

Le Bazar et le hasard

 

Ce fut effroyable…

Ce sont trois mots dans Le Côté de Guermantes, à propos de la duchesse d’Alençon : « morte aussi tragiquement » — l’incendie du Bazar de la Charité.

 

Marcel Proust y consacre davantage de place dans À la Recherche du Temps perdu, d’étonnante façon — subliminale — comme le prouve un décorticage de l’œuvre, aussi méticuleux que minutieux. Suivez bien, c’est inédit.

 

Lors du dîner chez les Guermantes, qui a lieu durant l’hiver 1898, la princesse de Parme évoque le chagrin que la reine de Naples  doit avoir après l’assassinat de sa sœur impératrice. La duchesse de Guermantes répond qu’au contraire, elle ne doit en avoir aucun. Le duc fait mine de s’offusquer. La princesse, elle, veut en entendre plus, connaissant la réputation d’esprit de son hôtesse. Oriane se fait explicite en citant l’intéressée qui aurait dit : «  Ce n’est pas un grand deuil, c’est un petit deuil, un tout petit deuil, c’est ma sœur. » Enchantée de cette mort, le jour même, elle aurait donné une fête où elle a offert deux perles à la duchesse, qui voudrait « qu’elle perdît une sœur tous les jours » : « Elle ne pleure pas la mort de sa sœur, elle la rit aux éclats. »

Le Héros conclut en affirmant qu’il ne s’agit là que de faire de l’esprit avec un mensonge. Les deux sœurs de l’impératrice, l’autre étant la duchesse d’Alençon morte aussi tragiquement,  avaient un grand cœur. La reine de Naples a pleuré sincèrement. Oriane de Guermantes, sa cousine, le sait pertinemment.

 

Détaillons.

La reine de Naples, c’est Marie-Sophie de Wittelsbach, duchesse en Bavière, épouse de François de Bourbon, héritier du Royaume des Deux-Siciles.

Celle dont elle porte le deuil, c’est sa sœur aînée, Élisabeth de Wittelsbach, duchesse en Bavière, puis impératrice d’Autriche et reine de Hongrie par son mariage avec François-Joseph 1er. Immortalisée sous le surnom de « Sissi », elle est assassinée le 10 septembre 1898, à Genève.

L’autre sœur, sa cadette, c’est Sophie-Charlotte de Wittelsbach, duchesse en Bavière puis duchesse d’Alençon par son mariage avec le prince Ferdinand d’Orléans, duc d’Alençon. Elle meurt dans l’incendie du Bazar de la Charité, à Paris, le 4 mai 1897, une tragédie.

 

Remémorons-nous.

Le Bazar de la Charité est une vente de bienfaisance mise sur pied en 1885. Le principe en était de vendre des objets — lingerie et colifichets divers — au profit des plus démunis. Organisé rue Jean-Goujon, VIIIe arr., il est ravagé, douze ans plus tard, par un incendie causé par la combustion des vapeurs de l’éther utilisé pour une projection de cinématographe, alors tout nouveau.

La catastrophe coûte la vie à plus de cent vingt personnes, sur mille deux cents présents. La plupart des victimes sont des femmes charitables issues de la haute société. La duchesse d’Alençon — dont le comportement a été héroïque— est la seule, parmi elles, évoquée en tant que telle.

Gisant de la duchesse d'Alençon à la Chapelle royale de Dreux

Gisant de la duchesse d’Alençon à la Chapelle royale de Dreux

 

 

La liste des victimes (morts et blessés) réserve toutefois quelques surprises par les homonymies qu’on y relève avec des personnages (fictifs ou réels — parents ?) de la Recherche.

 

MORTS

Laura Meinel, vicomtesse d’Avenel (1855-1897)

*Tous ces noms sont ceux d’anciens seigneurs. Octeville la Venelle est pour l’Avenel. Les Avenel étaient une famille connue au moyen âge. (IV)

 

Mme Gaston de Clermont, 46 ans

*M. de Guéméné criait à son frère : « Tu peux entrer ici, ce n’est pas le Louvre ! » et disait du chevalier de Rohan (parce qu’il était fils naturel du duc de Clermont) : « Lui, du moins, il est prince ! » (III)

 

Mlle de Courmont

*[Goncourt :] Tout un quartier où a flâné mon enfance quand ma tante de Courmont l’habitait. (VII)

 

Mathilde Leclerc de Juigné, vicomtesse de Damas (1828-1897)

*Le prince d’Agrigente lui-même, dès que j’eus entendu que sa mère était Damas, petite-fille du duc de Modène, fut délivré, comme d’un compagnon chimique instable, de la figure et des paroles qui empêchaient de le reconnaître, et alla former avec Damas et Modène, qui eux n’étaient que des titres, une combinaison infiniment plus séduisante. III

 

Annette Gabiot, Mme Firmin Goupil, cuisinière (1851-1897)

*Mme Goupil, habitante de Combray. (I, IV, VII)

 

Laure de Crussol d’Uzès, comtesse d’Hunolstein (1838-1897)

*J’étais accompagnée de Petite (c’était un surnom qu’on donnait à Mme d’Hunolstein parce qu’elle était énorme). (III)

 

Henriette d’Hinnisdael, fille du comte et de la comtesse (1874-1897)

*Il n’existait plus que deux demeures où cela soit ainsi : le Louvre et la maison de M. d’Hinnisdal. (III) — à une voyelle près !

 

Christiane Meilhac (1882-1897), petite-fille de Monsieur Potdvin, victime.

*Henri Meilhac, écrivain (I, III, IV, V, VI, VII)

 

Ernestine Moreau, domestique du Dr Feulard, victime (1862-1897)

*A. J. Moreau, collègue du père du Héros. (III)

 

Camille Moreau-Nélaton, Mme Adolphe Moreau (1840-1897), artiste peintre et céramiste, et sa belle-fille

*Gustave Moreau, peintre symboliste. (II, III)

 

Mathilde Michel, Madame Jules Pierre, femme de chambre de Mme Borne, victime (1866-1897)

*M. Pierre, Historien de la Fronde. (III)

 

BLESSÉS

Mme Caillaux, grand’mère de Mlle Alice Jacqmin, victime.

*La politique de M. Caillaux y était bien arrangée. (IV + VII)

 

Mlle de Candé

*celui [le monocle] de M. de Saint-Candé, entouré d’un gigantesque anneau, (I)

 

*Colette Dumas

Alexandre Dumas, père et fils (I, II, III, IV, VII)

 

Mme Vve Joubert et sa fille

*— une société pareille à celle où l’on vit fleurir l’esprit d’un Doudan, d’un M. de Rémusat, pour ne pas dire d’un Beausergent, d’un Joubert, d’une Sévigné, (II + III)

 

Duchesse d’Uzès, belle-sœur de Mme la comtesse d’Hunolstein, victime.

*fort au-dessous des Guermantes, on peut cependant citer les La Trémoïlle, descendants des rois de Naples et des comtes de Poitiers ; les d’Uzès, peu anciens comme famille mais qui sont les plus anciens pairs ; (IV + V)

 

Un personnage important de la Recherche est une victime par contrecoup de la catastrophe : le duc d’Aumale. Oncle de la duchesse d’Alençon, il est terrassé par une crise cardiaque le 7 mai, après avoir rédigé une vingtaine de lettres de condoléances aux familles des victimes de la noblesse. Il venait d’apprendre le décès de sa nièce.

 

Deux sauveteurs portent un nom qui n’est pas inconnu : M. Goupil, soldat, et M. Thirion, époux de Mme de Villeparisis (VII).

 

Enfin, on relève qu’une victime et un sauveteur — Mme Louis Kann (1849-1897) et M. Kuhn, employé de commerce — font penser à ce passage de Sodome et Gomorrhe : « de M. Sylvain Lévy, et elle disait : « Non… je ne sais absolument rien sur elle, je crois qu’on lui a reproché d’avoir inspiré une passion à un monsieur dont je ne sais pas le nom, quelque chose comme Cahn, Kohn, Kuhn. »

 

Ainsi, 10 % des personnes décédées dans l’incendie portent un nom présent dans la Recherche, plus six blessés et trois sauveteurs.

 

Hasard ? Pour le moins bizarre !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

L’extrait

*— Mais c’est à lui-même qu’elle a répondu, comme il lui disait, d’un air banalement triste : « Mais la reine est en deuil ; de qui donc ? est-ce un chagrin pour votre Majesté ? — Non, ce n’est pas un grand deuil, c’est un petit deuil, un tout petit deuil, c’est ma sœur. » La vérité c’est qu’elle est enchantée comme cela, Basin le sait très bien, elle nous a invités à une fête le jour même et m’a donné deux perles. Je voudrais qu’elle perdît une sœur tous les jours ! Elle ne pleure pas la mort de sa sœur, elle la rit aux éclats. Elle se dit probablement, comme Robert, que Sic transit, enfin je ne sais plus, ajouta-t-elle par modestie, quoiqu’elle sût très bien.

D’ailleurs, Mme de Guermantes faisait seulement en ceci de l’esprit, et du plus faux, car la reine de Naples, comme la duchesse d’Alençon, morte tragiquement aussi, avait un grand cœur et a sincèrement pleuré les siens. Mme de Guermantes connaissait trop les nobles sœurs bavaroises, ses cousines, pour l’ignorer. (III)

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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