Erratum III

Erratum III

 

Trois ou quatre journalistes ?

 

Dans Le Côté de Guermantes, le Héros accompagne Saint-Loup et sa maîtresse dans un théâtre parisien. Là, des journalistes — trois — s’approchent pour entendre l’aristocrate engueuler son amie qui lui semble faire du gringue à un danseur.

Quelques instants plus tard, Saint-Loup demande à l’un des hommes de plume de cesser de fumer car son cigare peut faire tousser son ami. Devant le refus de l’intéressé, il le gifle.

Que vont faire ses amis — théoriquement deux ? L’un détourne la tête, l’autre feint d’avoir une poussière dans l’œil… et le troisième se sauve en criant qu’ils vont perdre leurs places.

Alors, trois ou quatre ? Proust a l’occasion de se corriger quand il raconte comment, honteux, les journalistes reviennent vers leur confrère. Mais non. Il reprend les mêmes (et dans le désordre) : l’un s’étend sur sa poussière dans l’œil, l’autre sur son erreur de croire que le rideau se levait… et le dernier sur l’extraordinaire ressemblance d’un spectateur avec son frère.

Décidément, en parlant au début de « trois » journalistes, l’auteur n’avait pas vu juste. C’est un manquement à la rigueur journalistique et ce n’est qu’une distraction dans un récit romanesque.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

*j’étais déjà charmé d’apercevoir, au milieu de journalistes ou de gens du monde amis des actrices, qui saluaient, causaient, fumaient comme à la ville, un jeune homme en toque de velours noir, en jupe hortensia, les joues crayonnées de rouge comme une page d’album de Watteau, lequel, la bouche souriante, les yeux au ciel, esquissant de gracieux signes avec les paumes de ses mains, bondissant légèrement, semblait tellement d’une autre espèce que les gens raisonnables en veston et en redingote au milieu desquels il poursuivait comme un fou son rêve extasié, si étranger aux préoccupations de leur vie, si antérieur aux habitudes de leur civilisation, si affranchi des lois de la nature, que c’était quelque chose d’aussi reposant et d’aussi frais que de voir un papillon égaré dans une foule, de suivre des yeux, entres les frises, les arabesques naturelles qu’y traçaient ses ébats ailés, capricieux et fardés. Mais au même instant Saint-Loup s’imagina que sa maîtresse faisait attention à ce danseur en train de repasser une dernière fois une figure du divertissement dans lequel il allait paraître, et sa figure se rembrunit.

— Tu pourrais regarder d’un autre côté, lui dit-il d’un air sombre. Tu sais que ces danseurs ne valent pas la corde sur laquelle ils feraient bien de monter pour se casser les reins, et ce sont des gens à aller après se vanter que tu as fait attention à eux. Du reste tu entends bien qu’on te dit d’aller dans ta loge t’habiller. Tu vas encore être en retard.

Trois messieurs — trois journalistes — voyant l’air furieux de Saint-Loup, se rapprochèrent, amusés, pour entendre ce qu’on disait. Et comme on plantait un décor de l’autre côté nous fûmes resserrés contre eux. (III, 121)

 

* Mais mon petit, ajouta-t-il en s’adressant à moi, ne reste pas là, je te dis, tu vas te mettre à tousser.

Je lui montrai le décor qui m’empêchait de me déplacer. Il toucha légèrement son chapeau et dit au journaliste :

— Monsieur, est-ce que vous voudriez bien jeter votre cigare, la fumée fait mal à mon ami.

Sa maîtresse, ne l’attendant pas, s’en allait vers sa loge, et se retournant :

— Est-ce qu’elles font aussi comme ça avec les femmes, ces petites mains-là ? jeta-t-elle au danseur du fond du théâtre, avec une voix facticement mélodieuse et innocente d’ingénue, tu as l’air d’une femme toi-même, je crois qu’on pourrait très bien s’entendre avec toi et une de mes amies.

— Il n’est pas défendu de fumer, que je sache; quand on est malade, on n’a qu’à rester chez soi, dit le journaliste.

Le danseur sourit mystérieusement à l’artiste.

— Oh! tais-toi, tu me rends folle, lui cria-t-elle, on en fera des parties!

— En tous cas, Monsieur, vous n’êtes pas très aimable, dit Saint-Loup au journaliste, toujours sur un ton poli et doux, avec l’air de constatation de quelqu’un qui vient de juger rétrospectivement un incident terminé.

À ce moment, je vis Saint-Loup lever son bras verticalement au-dessus de sa tête comme s’il avait fait signe à quelqu’un que je ne voyais pas, ou comme un chef d’orchestre, et en effet — sans plus de transition que, sur un simple geste d’archet, dans une symphonie ou un ballet, des rythmes violents succèdent à un gracieux andante — après les paroles courtoises qu’il venait de dire, il abattit sa main, en une gifle retentissante, sur la joue du journaliste.

Maintenant qu’aux conversations cadencées des diplomates, aux arts riants de la paix, avait succédé l’élan furieux de la guerre, les coups appelant les coups, je n’eusse pas été trop étonné de voir les adversaires baignant dans leur sang. Mais ce que je ne pouvais pas comprendre (comme les personnes qui trouvent que ce n’est pas de jeu que survienne une guerre entre deux pays quand il n’a encore été question que d’une rectification de frontière, ou la mort d’un malade alors qu’il n’était question que d’une grosseur du foie), c’était comment Saint-Loup avait pu faire suivre ces paroles qui appréciaient une nuance d’amabilité, d’un geste qui ne sortait nullement d’elles, qu’elles n’annonçaient pas, le geste de ce bras levé non seulement au mépris du droit des gens, mais du principe de causalité, en une génération spontanée de colère, ce geste créé ex nihilo. Heureusement le journaliste qui, trébuchant sous la violence du coup, avait pâli et hésité un instant ne riposta pas. Quant à ses amis, l’un avait aussitôt détourné la tête en regardant avec attention du côté des coulisses quelqu’un qui évidemment ne s’y trouvait pas; le second fit semblant qu’un grain de poussière lui était entré dans l’œil et se mit à pincer sa paupière en faisant des grimaces de souffrance; pour le troisième, il s’était élancé en s’écriant :

— Mon Dieu, je crois qu’on va lever le rideau, nous n’aurons pas nos places.

J’aurais voulu parler à Saint-Loup, mais il était tellement rempli par son indignation contre le danseur, qu’elle venait adhérer exactement à la surface de ses prunelles; comme une armature intérieure, elle tendait ses joues, de sorte que son agitation intérieure se traduisant par une entière inamovibilité extérieure, il n’avait même pas le relâchement, le «jeu» nécessaire pour accueillir un mot de moi et y répondre. Les amis du journaliste, voyant que tout était terminé, revinrent auprès de lui, encore tremblants. Mais, honteux de l’avoir abandonné, ils tenaient absolument à ce qu’il crût qu’ils ne s’étaient rendu compte de rien. Aussi s’étendaient-ils l’un sur sa poussière dans l’œil, l’autre sur la fausse alerte qu’il avait eue en se figurant qu’on levait le rideau, le troisième sur l’extraordinaire ressemblance d’une personne qui avait passé avec son frère. Et même ils lui témoignèrent une certaine mauvaise humeur de ce qu’il n’avait pas partagé leurs émotions.

— Comment, cela ne t’a pas frappé ? Tu ne vois donc pas clair ?

— C’est-à-dire que vous êtes tous des capons, grommela le journaliste giflé.

Inconséquents avec la fiction qu’ils avaient adoptée et en vertu de laquelle ils auraient dû — mais ils n’y songèrent pas — avoir l’air de ne pas comprendre ce qu’il voulait dire, ils proférèrent une phrase qui est de tradition en ces circonstances : «Voilà que tu t’emballes, ne prends pas la mouche, on dirait que tu as le mors aux dents!» (III, 123-124)

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

4 comments to “Erratum III”

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  1. perso, j’aurais tendance à attribuer cette erreur au fameux « rythme ternaire » (auto-analysé par Proust lui-même en parlant de la vieille Madame de Cambremer)qui a emporté l’écrivain. C’était beaucoup plus équilibré d’avoir trois « excuses », cela permettait un rythme de valse à la hauteur de l’incident mondain relaté – et Proust, emporté par son 1,2 3,1,2 3, en a oublié de vérifier le tout…

  2. Vous êtes bien indulgente et la règle des trois adjectifs ne s’applique pas ici. Toutefois, je vous rejoins à propos de l’attachement de Proust au chiffre « 3 » sur lequel je travaille en ce moment. Patience…

  3. Le rythme ternaire n’est pas, à mon sens, cantonné aux seuls « trois adjectifs » – comme souvent chez Proust, la structure la plus petite est reprise chez la plus grande, en une écriture fractale. Je ne sais pas si je suis indulgente, je n’ai pas la sévérité du journaliste que vous êtes, ça c’est sûr, et en trouvant les fautes de Proust parfaitement excusables, je prêche, en fait, pour ma paroisse (je suis capable de faire mille fois pire que lui, ma foi, dans les approximations, les erreurs et la légèreté !)

  4. … J’aurais dû, en proustienne avertie, écrire mes trois derniers mots ainsi : … « dans les erreurs, la légèreté et les approximations ». Mais bon : CQFD !!!

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