Erratum II

Erratum II

 

Ou pour être plus précis : verisimilitudinis abstentia, car c’est plus d’invraisemblance que d’erreur qu’il s’agit…

 

Proust se mélange les rubans à mesurer pour décrire la maison de Vinteuil et son environnement.

 

Soit un bâtiment en contrebas d’un monticule couvert de buissons :

*Le jour où mes parents étaient allés chez lui en visite, je les avais accompagnés, mais ils m’avaient permis de rester dehors et, comme la maison de M. Vinteuil, Montjouvain, était en contre-bas d’un monticule buissonneux, où je m’étais caché, je m’étais trouvé de plain-pied avec le salon du second étage, à cinquante centimètres de la fenêtre. Quand on était venu lui annoncer mes parents, j’avais vu M. Vinteuil se hâter de mettre en évidence sur le piano un morceau de musique. Mais une fois mes parents entrés, il l’avait retiré et mis dans un coin. Sans doute avait-il craint de leur laisser supposer qu’il n’était heureux de les voir que pour leur jouer de ses compositions. I, 80

 

La description se répète quelques pages plus loin :

*C’est du côté de Méséglise, à Montjouvain, maison située au bord d’une grande mare et adossée à un talus buissonneux que demeurait M. Vinteuil. I, 104

 

Ne remarquez-vous rien ?

Illustrons. Prenons une demeure qui a pu servir de modèle, le moulin de Montjouvain (avec un a), près d’Illiers-Combray :

Moulin de Montjouvin

 

 

 

 

 

 

 

Ajoutons un monticule avec des buissons :

Monticule

 

 

 

 

 

 

 

Là, comprenez-vous où je veux en venir ? Même si le monticule de Du côté de chez Swann ne ressemble pas à celui-ci et même si ce n’est pas ce bâtiment — qui a bien les trois niveaux décrits —, comment imaginer le premier bouchant à ce point la vue des habitants ? Comment s’y placer et s’y croire embusqué à un demi-mètre ? Ça ne tient pas… Un demi mètre, cinquante centimètres !

 

Proust n’y a sans doute pas pensé car il récidive quelques pages encore plus loin :

*C’était par un temps très chaud ; mes parents qui avaient dû s’absenter pour toute la journée, m’avaient dit de rentrer aussi tard que je voudrais; et étant allé jusqu’à la mare de Montjouvain où j’aimais revoir les reflets du toit de tuile, je m’étais étendu à l’ombre et endormi dans les buissons du talus qui domine la maison, là où j’avais attendu mon père autrefois, un jour qu’il était allé voir M. Vinteuil. Il faisait presque nuit quand je m’éveillai, je voulus me lever, mais je vis Mlle Vinteuil (autant que je pus la reconnaître, car je ne l’avais pas vue souvent à Combray, et seulement quand elle était encore une enfant, tandis qu’elle commençait d’être une jeune fille) qui probablement venait de rentrer, en face de moi, à quelques centimètres de moi, dans cette chambre où son père avait reçu le mien et dont elle avait fait son petit salon à elle. La fenêtre était entr’ouverte, la lampe était allumée, je voyais tous ses mouvements sans qu’elle me vît, mais en m’en allant j’aurais fait craquer les buissons, elle m’aurait entendu et elle aurait pu croire que je m’étais caché là pour l’épier. I, 113

 

Je prendrais bien les paris que la jeune Vinteuil sait parfaitement que le Héros se tient tout près — littéralement à portée de main—, qu’elle l’a confié à son amie et qu’elles se jouent de lui en interprétant un dialogue à lui destiné :

* Bientôt elle se leva, feignit de vouloir fermer les volets et de n’y pas réussir.

— Laisse donc tout ouvert, j’ai chaud, dit son amie.

— Mais c’est assommant, on nous verra, répondit Mlle Vinteuil.

Mais elle devina sans doute que son amie penserait qu’elle n’avait dit ces mots que pour la provoquer à lui répondre par certains autres qu’elle avait en effet le désir d’entendre, mais que par discrétion elle voulait lui laisser l’initiative de prononcer. Aussi son regard que je ne pouvais distinguer, dut-il prendre l’expression qui plaisait tant à ma grand’mère, quand elle ajouta vivement :

— Quand je dis nous voir, je veux dire nous voir lire, c’est assommant, quelque chose insignifiante qu’on fasse, de penser que des yeux vous voient.

Par une générosité instinctive et une politesse involontaire elle taisait les mots prémédités qu’elle avait jugés indispensables à la pleine réalisation de son désir. Et à tous moments au fond d’elle-même une vierge timide et suppliante implorait et faisait reculer un soudard fruste et vainqueur.

— Oui, c’est probable qu’on nous regarde à cette heure-ci, dans cette campagne fréquentée, dit ironiquement son amie. Et puis quoi ? ajouta-t-elle (en croyant devoir accompagner d’un clignement d’yeux malicieux et tendre, ces mots qu’elle récita par bonté, comme un texte, qu’elle savait être agréable à Mlle Vinteuil, d’un ton qu’elle s’efforçait de rendre cynique), quand même on nous verrait ce n’en est que meilleur.

Mlle Vinteuil frémit et se leva. I, 114

 

Cousu de fil blanc !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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