Fiche — Commis du Grand-Hôtel entretenu par Nissim Bernard, un (Balbec)

Commis du Grand-Hôtel entretenu par Nissim Bernard, un [IV, VII]

Membre du personnel hôtelier

 

Personnage fictif.

 

Il travaille à Balbec.

Homosexuel.

Il devient directeur du restaurant du Grand-Hôtel.

 

 

Il rencontre M. Nissim Bernard qui loue une villa dans la station balnéaire pour son neveu. Le riche israélite y dîne tous les soirs mais n’y déjeune jamais depuis qu’il s’est entiché du commis, qui a quarante ans de moins que lui. L’adolescent lui cède dès le premier jour, et le voilà entretenu. Depuis, tous les midis, l’Oriental est au Grand-Hôtel, observant amoureusement son commis. En retour, l’employé se montre froid, ce qui ne déplaît pas à son bienfaiteur qui demande au directeur et à Aimé une promotion pour lui, demi-chef, chef de rang, peut-être plus tard maître d’hôtel. Le commis doit refuser la place offerte de sommelier, Nissim Bernard considérant gênante pour la régularité de leurs rencontres. S’il tombe malade, il demande que l’adolescent soit envoyé chez lui avant l’heure du goûter.

Cet amour ne l’empêche pas de tromper l’enfant avec un garçon de ferme.

Des années plus tard, en 1914, le Héros retrouve son ami Saint-Loup et apprend qu’il a fait des avances au directeur du restaurant du Grand-Hôtel de Balbec, qui les a refusées. C’est l’ancien commis devenu vertueux.

 

 

*M. Nissim Bernard pratiquait au plus haut point les vertus de famille. Tous les ans il louait à Balbec une magnifique villa pour son neveu, et aucune invitation n’aurait pu le détourner de rentrer dîner dans son chez lui, qui était en réalité leur chez eux. Mais jamais il ne déjeunait chez lui. Tous les jours il était à midi au Grand-Hôtel. C’est qu’il entretenait, comme d’autres, un rat d’opéra, un «commis», assez pareil à ces chasseurs dont nous avons parlé, et qui nous faisaient penser aux jeunes israélites d’Esther et d’Athalie. À vrai dire, les quarante années qui séparaient M. Nissim Bernard du jeune commis auraient dû préserver celui-ci d’un contact peu aimable. Mais, comme le dit Racine avec tant de sagesse dans les mêmes chœurs :

Mon Dieu, qu’une vertu naissante,

Parmi tant de périls marche à pas incertains!

Qu’une âme qui te cherche et veut être innocente,

Trouve d’obstacle à ses desseins!

Le jeune commis avait eu beau être «loin du monde élevé», dans le Temple-Palace de Balbec, il n’avait pas suivi le conseil de Joad :

Sur la richesse et l’or ne mets point ton appui.

Il s’était peut-être fait une raison en disant : «Les pécheurs couvrent la terre.» Quoi qu’il en fût, et bien que M. Nissim Bernard n’espérât pas un délai aussi court, dès le premier jour,

Et soit frayeur encor ou pour le caresser,

De ses bras innocents il se sentit presser.

Et dès le deuxième jour, M. Nissim Bernard promenant le commis, «l’abord contagieux altérait son innocence». Dès lors la vie du jeune enfant avait changé. Il avait beau porter le pain et le sel, comme son chef de rang le lui commandait, tout son visage chantait :

De fleurs en fleurs, de plaisirs en plaisirs

Promenons nos désirs…

De nos ans passagers le nombre est incertain

Hâtons-nous aujourd’hui de jouir de la vie!…

L’honneur et les emplois

Sont le prix d’une aveugle et douce obéissance.

Pour la triste innocence

Qui voudrait élever la voix!

Depuis ce jour-là, M. Nissim Bernard n’avait jamais manqué de venir occuper sa place au déjeuner (comme l’eût fait à l’orchestre quelqu’un qui entretient une figurante, une figurante celle-là d’un genre fortement caractérisé, et qui attend encore son Degas). C’était le plaisir de M. Nissim Bernard de suivre dans la salle à manger, et jusque dans les perspectives lointaines où, sous son palmier, trônait la caissière, les évolutions de l’adolescent empressé au service, au service de tous, et moins de M. Nissim Bernard depuis que celui-ci l’entretenait, soit que le jeune enfant de chœur ne crût pas nécessaire de témoigner la même amabilité à quelqu’un de qui il se croyait suffisamment aimé, soit que cet amour l’irritât ou qu’il craignît que, découvert, il lui fît manquer d’autres occasions. Mais cette froideur même plaisait à M. Nissim Bernard par tout ce qu’elle dissimulait; que ce fût par atavisme hébraïque ou par profanation du sentiment chrétien, il se plaisait singulièrement, qu’elle fût juive ou catholique, à la cérémonie racinienne. Si elle eût été une véritable représentation d’Esther ou d’Athalie M. Bernard eût regretté que la différence des siècles ne lui eût pas permis de connaître l’auteur, Jean Racine, afin d’obtenir pour son protégé un rôle plus considérable. Mais la cérémonie du déjeuner n’émanant d’aucun écrivain, il se contentait d’être en bons termes avec le directeur et avec Aimé pour que le «jeune Israélite» fût promu aux fonctions souhaitées, ou de demi-chef, ou même de chef de rang. Celles du sommelier lui avaient été offertes. Mais M. Bernard l’obligea à les refuser, car il n’aurait plus pu venir chaque jour le voir courir dans la salle à manger verte et se faire servir par lui comme un étranger. Or ce plaisir était si fort que tous les ans M. Bernard revenait à Balbec et y prenait son déjeuner hors de chez lui, habitudes où M. Bloch voyait, dans la première un goût poétique pour la belle lumière, les couchers de soleil de cette côte préférée à toute autre; dans la seconde, une manie invétérée de vieux célibataire.

À vrai dire, cette erreur des parents de M. Nissim Bernard, lesquels ne soupçonnaient pas la vraie raison de son retour annuel à Balbec et ce que la pédante Mme Bloch appelait ses découchages en cuisine, cette erreur était une vérité plus profonde et du second degré. Car M. Nissim Bernard ignorait lui-même ce qu’il pouvait entrer d’amour de la plage de Balbec, de la vue qu’on avait, du restaurant, sur la mer, et d’habitudes maniaques, dans le goût qu’il avait d’entretenir comme un rat d’opéra d’une autre sorte, à laquelle il manque encore un Degas, l’un de ses servants qui étaient encore des filles. Aussi M. Nissim Bernard entretenait-il avec le directeur de ce théâtre qu’était l’hôtel de Balbec, et avec le metteur en scène et régisseur Aimé — desquels le rôle en toute cette affaire n’était pas des plus limpides —d’excellentes relations. On intriguerait un jour pour obtenir un grand rôle, peut-être une place de maître d’hôtel. En attendant, le plaisir de M. Nissim Bernard, si poétique et calmement contemplatif qu’il fût, avait un peu le caractère de ces hommes à femmes qui savent toujours — Swann jadis, par exemple — qu’en allant dans le monde ils vont retrouver leur maîtresse. À peine M. Nissim Bernard serait-il assis qu’il verrait l’objet de ses vœux s’avancer sur la scène portant à la main des fruits ou des cigares sur un plateau. Aussi tous les matins, après avoir embrassé sa nièce, s’être inquiété des travaux de mon ami Bloch et donné à manger à ses chevaux des morceaux de sucre posés dans sa paume tendue, avait-il une hâte fébrile d’arriver pour le déjeuner au Grand-Hôtel. Il y eût eu le feu chez lui, sa nièce eût eu une attaque, qu’il fût sans doute parti tout de même. Aussi craignait-il comme la peste un rhume pour lequel il eût gardé le lit — car il était hypocondriaque — et qui eût nécessité qu’il fît demander à Aimé de lui envoyer chez lui, avant l’heure du goûter, son jeune ami.

Il aimait d’ailleurs tout le labyrinthe de couloirs, de cabinets secrets, de salons, de vestiaires, de garde-manger, de galeries qu’était l’hôtel de Balbec. Par avatisme d’Oriental il aimait les sérails et, quand il sortait le soir, on le voyait en explorer furtivement les détours

Tandis que, se risquant jusqu’aux sous-sols et cherchant malgré tout à ne pas être vu et à éviter le scandale, M. Nissim Bernard, dans sa recherche des jeunes lévites, faisait penser à ces vers de la Juive :

O Dieu de nos pères,

Parmi nous descends,

Cache nos mystères

À l’œil des méchants! (KIV, 169-172)

* Nous étions, Albertine et moi, devant la station Balbec du petit train d’intérêt local. Nous nous étions fait conduire par l’omnibus de l’hôtel, à cause du mauvais temps. Non loin de nous était M. Nissim Bernard, lequel avait un œil poché. Il trompait depuis peu l’enfant des chœurs d’Athalie avec le garçon d’une ferme assez achalandée du voisinage, «Aux Cerisiers». (IV, 178)

*[Le Héros revoit Saint-Loup en 1914] Saint-Loup revenait de Balbec. J’appris plus tard indirectement qu’il avait fait de vaines tentatives auprès du Directeur du restaurant. Ce dernier devait sa situation à ce qu’il avait hérité de M. Nissim Bernard. Il n’était autre en effet que cet ancien jeune servant que l’oncle de Bloch «protégeait». Mais la richesse lui avait apporté la vertu. De sorte que c’est en vain que Saint-Loup avait essayé de le séduire. Ainsi par compensation, tandis que des jeunes gens vertueux s’abandonnent, l’âge venu, aux passions dont ils ont enfin pris conscience, des adolescents faciles deviennent des hommes à principe contre lesquels des Charlus, venus sur la foi d’anciens récits mais trop tard, se heurtent désagréablement. Tout est affaire de chronologie. (VII, 34)

 

 


CATEGORIES : Personnage fictif, Personnel hôtelier/ AUTHOR : patricelouis

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