Autoportrait en auteur de phrases longues

Autoportrait en auteur de phrases longues

 

Il est deux passages troublants dans Le Côté de Guermantes sur un écrivain qui détrône Bergotte dans les goûts littéraires du Héros. Il n’a pas de nom. Il est « un nouvel écrivain ».

Se pourrait-il que Proust anticipe les jugements que le bon peuple portera sur lui ? Regardons-y de plus près :

 

*Or un nouvel écrivain avait commencé à publier des œuvres où les rapports entre les choses étaient si différents de ceux qui les liaient pour moi que je ne comprenais presque rien de ce qu’il écrivait. Il disait par exemple : « Les tuyaux d’arrosage admiraient le bel entretien des routes » (et cela c’était facile, je glissais le long de ces routes) « qui partaient toutes les cinq minutes de Briand et de Claudel ». Alors je ne comprenais plus parce que j’avais attendu un nom de ville et qu’il m’était donné un nom de personne.

 

Cette incompréhension pourrait bien renvoyer à celle de Gide devant une certaine phrase de Du côté de chez Swann avec des « vertèbres » sur un « front ». La suite est intéressante :

 

*Seulement je sentais que ce n’était pas la phrase qui était mal faite, mais moi pas assez fort et agile pour aller jusqu’au bout. Je reprenais mon élan, m’aidais des pieds et des mains pour arriver à l’endroit d’où je verrais les rapports nouveaux entre les choses. Chaque fois, parvenu à peu près à la moitié de la phrase, je retombais comme plus tard au régiment, dans l’exercice appelé portique. Je n’en avais pas moins pour le nouvel écrivain l’admiration d’un enfant gauche et à qui on donne zéro pour la gymnastique, devant un autre enfant plus adroit.

 

Ces considérations préfigurent les points de vue colportés ad nauseam sur À la Recherche du Temps perdu : des phrases longues (« aller jusqu’au bout », « parvenu à la moitié de la phrase ») ; des efforts surhumains exigés du lecteur (« pas assez fort et agile », « élan » indispensable) ; renoncement (combien de personnes n’entend-on pas avouer qu’après avoir ouvert l’œuvre, le livre leur est tombé des mains !) ; reconnaissance parallèle du génie de l’écrivain (« admiration ») sous forme d’aveu (« enfant gauche », « zéro » en « gymnastique » – intellectuelle ?)

 

Tout aussi étonnante, la conclusion du lecteur fier d’en être venu à bout. Au final, ce n’est pas la profondeur, ni la finesse, ni l’intelligence que le Héros souligne. C’est son humour. En confidence, telle a été la mienne quand j’ai refermé la Recherche après les derniers mots du dernier volume : « « comme Proust est drôle ! », avant de rouvrir l’œuvre pour une deuxième lecture intégrale qui n’a pas été la dernière :

 

*Du reste, quand une fois sur mille je pouvais suivre l’écrivain jusqu’au bout de sa phrase, ce que je voyais était toujours d’une drôlerie, d’une vérité, d’un charme, pareils à ceux que j’avais trouvés jadis dans la lecture de Bergotte, mais plus délicieux.

 

Un sur mille ? C’est une proportion que l’on pourrait attribuer au nombre de Français — pour ne compter que ses compatriotes — qui ont lu Proust.

 

Dans ces mêmes pages, un peu plus haut, ce cher Marcel est poignant quand il évoque un écrivain qui a rendu l’âme — après s’être tué  à la tâche ? :

 

*Un auteur mort est du moins illustre sans fatigue. Le rayonnement de son nom s’arrête à la pierre de sa tombe. Dans la surdité du sommeil éternel, il n’est pas importuné par la Gloire.

 

Bouleversant.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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