Le jeu de barres

Le jeu de barres

 

Avant de faire d’Albertine sa prisonnière, le Héros d’À la Recherche du Temps perdu s’adonne à un jeu impliquant une prison avec d’autres filles.

 

Plus jeune, dans Du côté de chez Swann, il retrouve Gilberte, rencontrée à Combray, aux Champs-Élysées, à Paris. Là, elle joue « avec des amies » aux « barres ». Mais pas question pour l’enfant d’enfermer celle qu’il aime. Une initiative d’elle, prise comme on donne un ordre, le place dans son camp et ce sont d’autres joueurs, en l’occurrence des joueuses, qu’ils doivent saisir.

 

Que sont ces parties de barres ?

 

C’est un jeu collectif. Les jeunes qui s’y adonnent sont répartis également dans deux équipes opposées sur un terrain rectangulaire. Elles ont leur base derrière les lignes et sont séparés par une ligne médiane, marquée par un sillon, une branche de feuillage, ou autre.

L’objectif est de prendre l’ascendant sur le camp adverse en faisant prisonniers ses membres. Tout joueur qui sort de son camp après un adversaire a barre sur lui et peut le poursuivre. S’il réussit à le toucher avant d’être atteint lui-même par d’autres « ennemis » sortis après lui, il le fait prisonnier. Et ainsi de suite…

L’engagement se fait par un joueur courant au contact de l’équipe d’en face et prononçant une formule rituelle et en tapant dans les mains d’un joueur adverse.

Les prisonniers peuvent constituer une chaîne à partir de leur geôle et se faire délivrer par simple contact de la main d’un coéquipier libre.

 

Avant Proust, Rabelais fait jouer Gargantua aux barres et, après lui, dans Les Mots, Sartre fait dire au personnage principal qu’il trouvait « distingué de [s’]ennuyer auprès de M. Barrault pendant qu[e les autres] jouaient aux barres. ».

 

Ce jeu rappelle celui de mon enfance, « la balle aux prisonniers » — que je nommais fautivement « le ballon prisonnier ».

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

 

*je tournais tout le temps autour de l’endroit où elle jouait avec ses amies, si bien qu’une fois où elles ne se trouvèrent pas en nombre pour leur partie de barres, elle me fit demander si je voulais compléter leur camp, et je jouai désormais avec elle chaque fois qu’elle était là.

 

*[Gilberte] dès que j’y arriverais, me dirait : « Commençons tout de suite à jouer aux barres, vous êtes dans mon camp »;

 

Nous commençâmes à jouer et comme ce jour si tristement commencé devait finir dans la joie, comme je m’approchais, avant de jouer aux barres, de l’amie à la voix brève que j’avais entendue le premier jour crier le nom de Gilberte, elle me dit : « Non, non, on sait bien que vous aimez mieux être dans le camp de Gilberte, d’ailleurs vous voyez elle vous fait signe. » Elle m’appelait en effet pour que je vinsse sur la pelouse de neige, dans son camp, dont le soleil en lui donnant les reflets roses, l’usure métallique des brocarts anciens, faisait un camp du drap d’or.

 

J’emmenais Françoise au-devant de Gilberte jusqu’à l’Arc-de-Triomphe, nous ne la rencontrions pas, et je revenais vers la pelouse persuadé qu’elle ne viendrait plus, quand, devant les chevaux de bois, la fillette à la voix brève se jetait sur moi : « Vite, vite, il y a déjà un quart d’heure que Gilberte est arrivée. Elle va repartir bientôt. On vous attend pour faire une partie de barres. »

 

… sur l’ordre de la fillette à la voix brève pour commencer tout de suite notre partie de barres…

 

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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