Combien sont-ils dans la chambre 43 ?

Combien sont-ils dans la chambre 43 ?

 

Soixante-douze occurrences du mot « chambre » dans Le Temps retrouvé, mais seules cinq nous intéressent ici…

 

Nous sommes à l’hôtel pour homosexuels de Jupien à Paris.

Le Héros s’y présente un soir de guerre. Est-ce un hasard s’il tombe dans ce type d’établissement ? Bonne question, mais ce n’est pas celle qui nous occupe ici et maintenant. Il réclame une chambre pour se reposer. La « 43 » lui est attribuée. L’étage n’est pas précisé. Après s’y être désaltéré et pour changer d’air, il monte à l’étage du dessus et y observe en douce Charlus se faire torturer.

 

Les extraits :

*c’est à la fois avec une fierté de justicier et une volupté de poète que j’entrai délibérément dans l’hôtel.

Je touchai légèrement mon chapeau et les personnes présentes, sans se déranger, répondirent plus ou moins poliment à mon salut. « Est-ce que vous pourriez me dire à qui il faut m’adresser ? Je voudrais avoir une chambre et qu’on m’y monte à boire. – Attendez une minute, le patron est sorti. – Mais il y a le chef là-haut, insinua un des causeurs. – Mais tu sais bien qu’on ne peut pas le déranger. – Croyez-vous qu’on me donnera une chambre ? – J’crois. – Le 43 doit être libre », dit le jeune homme qui était sûr de ne pas être tué parce qu’il avait vingt-deux ans. Et il se poussa légèrement sur le sofa pour me faire place. (VII, 82)

*Je lui [le patron] dis que je demandais une chambre. « Pour quelques heures seulement, je n’ai pas trouvé de voiture et je suis un peu malade. Mais je voudrais qu’on me monte à boire. – Pierrot, va à la cave chercher du cassis et dis qu’on mette en état le numéro 43. (VII, 87)

*Bientôt on me fit monter dans la chambre 43, mais l’atmosphère était si désagréable et ma curiosité si grande que, mon « cassis » bu, je redescendis l’escalier, puis pris d’une autre idée, je remontai et dépassai l’étage de la chambre 43, allai jusqu’en haut. Tout d’un coup, d’une chambre qui était isolée au bout d’un couloir me semblèrent venir des plaintes étouffées. (VII, 88)

 

Jusque là, tout est clair, mais ça dérape avec l’extrait suivant :

*En somme son désir d’être enchaîné, d’être frappé, trahissait, dans sa laideur, un rêve aussi poétique que chez d’autres le désir d’aller à Venise ou d’entretenir des danseuses. Et M. de Charlus tenait tellement à ce que ce rêve lui donnât l’illusion de la réalité, que Jupien dut vendre le lit de bois qui était dans la chambre 43 et le remplacer par un lit de fer qui allait mieux avec les chaînes. (VII, 106)

 

Que comprendre ? Que la « 43 » est occupé parallèlement par le Héros et par le baron. L’un des deux n’est pas à sa place.

C’est sans doute Charlus si l’on en croit cet autre passage précédent :

*Allons, Maurice, qu’est-ce que tu fais là, tu sais bien qu’on t’attend, monte au 14 bis. Et plus vite que ça ». Et Maurice sortit rapidement suivant le patron qui, un peu ennuyé que j’eusse vu ses chaînes, disparut en les emportant. (VII, 88)

 

La chambre de torture est la « 14 bis ». Ce sont les chaînes qui font le lien ­— si j’ose dire.

 

La distraction de Proust est donc dévoilée — et aussitôt pardonnée.

Reste une incohérence : comment une chambre numérotée dans la dizaine (a priori au-dessus du rez-de-chaussée) est à un étage supérieur à une chambre numérotée dans la quarantaine (a priori au 4e) ?

Une photo d’époque montre bien un 5e étage.

198 Hôtel Marigny, Paris

 

Tête en l’air, Marcel, tête en l’air !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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