Les mots de Bloch

Les mots de Bloch

 

Ce garçon a une expression orale qui lui est propre.

 

Qui est-il ? Juif, il plaît puis déplait à la famille du Héros qui éprouve pour lui « une grande admiration », même s’il le sait « mal élevé, névropathe, snob ». Il ressemble, selon Swann, au portrait de Mahomet II par Bellini. Il entraîne le Héros dans un bordel. Il a obtenu le prix d’honneur au Concours général où il a rencontré Saint-Loup avant de le retrouver dans une Université populaire. Mme Swann le croie « attaché à un ministère ». Il traite Musset de « coco des plus malfaisants et [d’]assez sinistre brute » et déteste Stendhal. Il a une famille voyante. Il renverse un vase chez Mme de Villeparisis. Il est dreyfusard. À la fin, il adopte le pseudonyme de Jacques du Rozier.

 

Ce qui nous intéresse ici, c’est sa manie de parler un jargon néo-homérique affecté.

Il jure « par Apollon », « par le Kroniôn Zeus », « par la Kèr » ; dans sa bouche, la mort devient « les portes d’Hadès » ; « cavalier aimé d’Arès », Saint-Loup est présenté en « dompteur de chevaux », « aux javelots rapides », « au casque d’airain » ; un rôtisseur est un « illustre sacrificateur des volailles » ; les vents se nomment « Zéphyros et Boréas » ; l’aurore porte son nom grec d’Éos ; faire l’amour, c’est sacrifier aux « plaisirs d’Éros, chers aux dieux » ; une tragédienne ne peut être belle que « comme Héra » ; les chevaux d’une voiture piaffent-ils ? Il assure que « ces quadrupèdes sont impatients » ; le soir est « le déclin d’Hélios »…

 

Compilation de ce méli-mélo :

*[Sur Leconte de Lisle :] mon très cher maître, le père Leconte, agréable aux Dieux Immortels. À propos voici un livre que je n’ai pas le temps de lire en ce moment qui est recommandé, paraît-il, par cet immense bonhomme. Il tient, m’a-t-on dit, l’auteur, le sieur Bergotte, pour un coco des plus subtils ; et bien qu’il fasse preuve, des fois, de mansuétudes assez mal explicables, sa parole est pour moi oracle delphique. Lis donc ces proses lyriques, et si le gigantesque assembleur de rythmes qui a écrit Bhagavat et le Levrier de Magnus a dit vrai, par Apollon, tu goûteras, cher maître, les joies nectaréennes de l’Olympos. » (I)

 

*[À Saint-Loup, il] lui jura « par le Kroniôn Zeus, gardien des serments », qu’il l’aimait, qu’il donnerait sa vie pour lui et essuya une larme. [Puis au Héros : ] « Crois-moi, dit-il, et que la noire Kèr me saisisse à l’instant et me fasse franchir les portes d’Hadès, odieux aux hommes, si hier en pensant à toi, à Combray, à ma tendresse infinie pour toi, à telles après-midi en classe que tu ne te rappelles même pas, je n’ai pas sangloté toute la nuit. Oui, toute la nuit, je te le jure, et hélas, je le sais car je connais les âmes, tu ne me croiras pas. » Je ne le croyais pas, en effet, et à ces paroles que je sentais inventées à l’instant même et au fur et à mesure qu’il parlait, son serment « par la Kèr » n’ajoutait pas un grand poids, le culte hellénique étant chez Bloch purement littéraire. [Aux deux :] « Cher maître, et vous, cavalier aimé d’Arès, de Saint-Loup-en-Bray, dompteur de chevaux, puisque je vous ai rencontré sur le rivage d’Amphitrite, résonnant d’écume, près des tentes des Ménier aux nefs rapides, voulez-vous tous deux venir dîner un jour de la semaine chez mon illustre père, au cœur irréprochable ? » (II)

 

*M. Bloch n’était pas le seul qui eût des succès chez lui. Mon camarade en avait davantage encore auprès de ses sœurs qu’il ne cessait d’interpeller sur un ton bougon, en enfonçant sa tête dans son assiette, il les faisait ainsi rire aux larmes. Elles avaient d’ailleurs adopté la langue de leur frère qu’elles parlaient couramment, comme si elle eût été obligatoire et la seule dont pussent user des personnes intelligentes. Quand nous arrivâmes, l’aînée dit à une de ses cadettes : « Va prévenir notre père prudent et notre mère vénérable. — Chiennes, leur dit Bloch, je vous présente le cavalier Saint-Loup, aux javelots rapides qui est venu pour quelques jours de Doncières aux demeures de pierre polie, féconde en chevaux. » Comme il était aussi vulgaire que lettré, le discours se terminait d’habitude par quelque plaisanterie moins homérique : « Voyons, fermez un peu vos peplos [tunique en or que les Athéniennes brodent pour la statue d’Athéna] aux belles agrafes, qu’est-ce que c’est que ce chichi-là ? Après tout c’est pas mon père ! ». (II)

 

*M. Bloch souffrait beaucoup des mensonges de son oncle et de tous les ennuis qu’ils lui causaient. « Ne faites pas attention, il est extrêmement blagueur », dit-il à mi-voix à Saint-Loup qui n’en fut que plus intéressé, étant très curieux de la psychologie des menteurs. — Plus menteur encore que l’Ithakèsien Odysseus qu’Athénè appelait pourtant le plus menteur des hommes, compléta notre camarade Bloch. — Ah! par exemple ! s’écria M. Nissim Bernard, si je m’attendais à dîner avec le fils de mon ami ! Mais j’ai à Paris chez moi, une photographie de votre père et combien de lettres de lui. Il m’appelait toujours mon oncle, on n’a jamais su pourquoi. C’était un homme charmant, étincelant. Je me rappelle un dîner chez moi, à Nice où il y avait Sardou, Labiche, Augier… — Molière, Racine, Corneille, continua ironiquement M. Bloch le père, dont le fils acheva l’énumération en ajoutant : « Plaute, Ménandre, Kalidasa. » M. Nissim Bernard blessé arrêta brusquement son récit et, se privant ascétiquement d’un grand plaisir, resta muet jusqu’à la fin du dîner.

— Saint-Loup au casque d’airain, dit Bloch, reprenez un peu de ce canard aux cuisses lourdes de graisse sur lesquelles l’illustre sacrificateur des volailles a répandu de nombreuses libations de vin rouge. (II)

 

*« Je prends un foulard, nous dit Bloch, car Zéphyros et Boréas se disputent à qui mieux mieux la mer poissonneuse, et pour peu que nous nous attardions après le spectacle, nous ne rentrerons qu’aux premières lueurs d’Éôs aux doigts de pourpre. (II)

 

*Mais, dit-il, en s’adressant cette fois à moi, il y a une chose dans un tout autre ordre d’idées, sur laquelle je veux t’interroger et chaque fois que nous sommes ensemble, quelque dieu, bienheureux habitant de l’Olympe, me fait oublier totalement de te demander ce renseignement qui eût pu m’être déjà et me sera sûrement fort utile. Quelle est donc cette belle personne avec laquelle je t’ai rencontré au Jardin d’Acclimatation et qui était accompagnée d’un monsieur que je crois connaître de vue et d’une jeune fille à la longue chevelure ? » (II)

 

*Le silence que je gardais ne parut pas plaire à Bloch. « J’espérais, me dit-il, connaître grâce à toi son adresse et aller goûter chez elle plusieurs fois par semaine, les plaisirs d’Éros, chers aux dieux, mais je n’insiste pas puisque tu poses pour la discrétion à l’égard d’une professionnelle qui s’est donnée à moi trois fois de suite et de la manière la plus raffinée entre Paris et le Point-du-Jour. Je la retrouverai bien un soir ou l’autre. » (II)

 

*« Oui, j’ai en effet une vie délicieuse, me dit Bloch d’un air de béatitude. J’ai trois grands amis, je n’en voudrais pas un de plus, une maîtresse adorable, je suis infiniment heureux. Rare est le mortel à qui le père Zeus accorde tant de félicités. » (III)

 

*Bloch était déjà résolu à persuader aux deux artistes dont il avait parlé de venir chanter à l’œil chez la marquise, dans l’intérêt de leur gloire, à une de ces réceptions où fréquentait l’élite de l’Europe. Il avait même proposé en plus une tragédienne « aux yeux purs, belle comme Héra », qui dirait des proses lyriques avec le sens de la beauté plastique. (III)

 

*[Sur Saint-Loup :] Je l’ai rencontré une fois avec un jeune homme, comme il allait monter sur son char aux belles jantes, après avoir passé lui-même les courroies splendides à deux chevaux nourris d’avoine et d’orge et qu’il n’est pas besoin d’exciter avec le fouet étincelant. (III)

 

*[Chez Mme de Villeparisis] « Il fait au moins vingt-deux degrés. Vingt-cinq ? Cela ne m’étonne pas. Je suis presque en nage. Et je n’ai pas, comme le sage Anténor, fils du fleuve Alpheios, la faculté de me tremper dans l’onde paternelle, pour étancher ma sueur, avant de me mettre dans une baignoire polie et de m’oindre d’une huile parfumée.» Et avec ce besoin qu’on a d’esquisser à l’usage des autres des théories médicales dont l’application serait favorable à notre propre bien-être : «Puisque vous croyez que c’est bon pour vous ! Moi je crois tout le contraire. C’est justement ce qui vous enrhume. » (III)

 

*— Mais, s’écria Bloch, la divine Athénè, fille de Zeus, a mis dans l’esprit de chacun le contraire de ce qui est dans l’esprit de l’autre. Et ils luttent l’un contre l’autre, tels deux lions. Le colonel Picquart avait une grande situation dans l’armée, mais sa Moire l’a conduit du côté qui n’était pas le sien. L’épée des nationalistes tranchera son corps délicat et il servira de pâture aux animaux carnassiers et aux oiseaux qui se nourrissent de la graisse de morts. (III)

 

*[Bloch] ne déplaisait pas à l’Ambassadeur qui nous dit plus tard, non sans naïveté et sans doute à cause des quelques traces qui subsistaient dans le langage de Bloch de la mode néo-homérique qu’il avait pourtant abandonnée : « Il est assez amusant, avec sa manière de parler un peu vieux jeu, un peu solennelle. Pour un peu il dirait : « les Doctes Sœurs » comme Lamartine ou Jean-Baptiste Rousseau. C’est devenu assez rare dans la jeunesse actuelle et cela l’était même dans celle qui l’avait précédée. Nous-mêmes nous étions un peu romantiques. » Mais si singulier que lui parût l’interlocuteur, M. de Norpois trouvait que l’entretien n’avait que trop duré. (III)

 

*Enfin je lui avais raconté ce que ma grand’mère avait pensé des noms grecs que Bloch, d’après Leconte de Lisle, donnait aux dieux d’Homère, allant même, pour les choses les plus simples, à se faire un devoir religieux, en lequel il croyait que consistait le talent littéraire, d’adopter une orthographe grecque. Ayant, par exemple, à dire dans une lettre que le vin qu’on buvait chez lui était un vrai nectar, il écrivait un vrai nektar, avec un k, ce qui lui permettait de ricaner au nom de Lamartine. (IV)

 

*Bloch me pria de l’accompagner jusqu’à la voiture. « Mais hâte-toi, car ces quadrupèdes sont impatients ; viens, homme cher aux dieux, tu feras plaisir à mon père. » (IV)

 

*Bloch me dit qu’il avait déjeuné chez Mme Bontemps et que chacun avait parlé de moi avec les plus grands éloges jusqu’au « déclin d’Hélios ». […] « Oui, ajouta Bloch, tout le monde a fait ton éloge. Moi seul j’ai gardé un silence aussi profond que si j’eusse absorbé, au lieu du repas, d’ailleurs médiocre, qu’on nous servait, des pavots, chers au bienheureux frère de Tanathos et de Léthé, le divin Hypnos, qui enveloppe de doux liens le corps et la langue. Ce n’est pas que je t’admire moins que la bande de chiens avides avec lesquels on m’avait invité. Mais moi, je t’admire parce que je te comprends, et eux t’admirent sans te comprendre. Pour bien dire, je t’admire trop pour parler de toi ainsi au public, cela m’eût semblé une profanation de louer à haute voix ce que je porte au plus profond de mon cœur. On eut beau me questionner à ton sujet, une Pudeur sacrée, fille du Kroniôn, me fit rester muet. » (IV)

 

Par Jupiter, en oublié-je ?

 

« Éos aux doigts de pourpre » renvoie à « l’aurore aux doigts de rose » (rhododáktylos), la divinité grecque chargée d’ouvrir au char du Soleil les portes du ciel. Homère la nomme ainsi fréquemment et la représente portant un voile jaune et montée sur un char de vermeil à deux chevaux blancs.

L'Aurore aux doigts de rose, par Fragonard

L’Aurore aux doigts de rose, par Fragonard

 

Il me revient cette remarque (de qui ?) : Le premier qui a utilisé cette formule était un génie, le second un imitateur et le troisième un paresseux.

 

Mais pour terminer avec indulgence, adoptons l’opinion de Norpois sur Bloch : « Il est assez amusant, avec sa manière de parler un peu vieux jeu, un peu solennelle ».

 

Avis d’expert !

 

Parole de proustiste…

Patrice

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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