Souliers rouges et mules d’or

Souliers rouges et mules d’or

Ce sont les souliers les plus célèbres de la littérature française — avec celui de satin de Claudel : les souliers rouges de la duchesse de Guermantes.

Ils apparaissent à la fin du Côté de Guermantes, reviennent d’abord dans Sodome et Gomorrhe, puis dans La Prisonnière, enfin dans Le Temps retrouvé. Il est des personnages importants de la Recherche qui se présentent dans moins de tomes.

La scène est mémorable. Alors que Swann vient d’annoncer au duc et à la duchesse qu’il va mourir, Basin découvre avec horreur qu’Oriane porte des souliers noirs avec une robe rouge ! Elle devra en changer pour que sa tenue soit d’une même couleur. Le Héros s’en souviendra encore et encore.

Ressemblaient-ils à celui-ci…

Soulier rouge 2

 

 

 

Ou à ceux-là…

Soulier rouge 3

 

 

 

 

Ou à ces autres ?

Souliers rouges 1

 

 

 

*« Vous savez, nous reparlerons de cela, je ne crois pas un mot de ce que vous dites, mais il faut en parler ensemble. On vous aura bêtement effrayé, venez déjeuner, le jour que vous voudrez (pour Mme de Guermantes tout se résolvait toujours en déjeuners), vous me direz votre jour et votre heure », et relevant sa jupe rouge elle posa son pied sur le marchepied. Elle allait entrer en voiture, quand, voyant ce pied, le duc s’écria d’une voix terrible : « Oriane, qu’est-ce que vous alliez faire, malheureuse. Vous avez gardé vos souliers noirs ! Avec une toilette rouge ! Remontez vite mettre vos souliers rouges, ou bien, dit-il au valet de pied, dites tout de suite à la femme de chambre de Mme la duchesse de descendre des souliers rouges ».

— Mais, mon ami, répondit doucement la duchesse, gênée de voir que Swann, qui sortait avec moi mais avait voulu laisser passer la voiture devant nous, avait entendu… puisque nous sommes en retard…

— Mais non, nous avons tout le temps. Il n’est que moins dix, nous ne mettrons pas dix minutes pour aller au parc Monceau. Et puis enfin, qu’est-ce que vous voulez, il serait huit heures et demie, ils patienteront, vous ne pouvez pourtant pas aller avec une robe rouge et des souliers noirs. D’ailleurs, nous ne serons pas les derniers, allez, il y a les Sassenage, vous savez qu’ils n’arrivent jamais avant neuf heures moins vingt. La duchesse remonta dans sa chambre.

— Hein, nous dit M. de Guermantes, les pauvres maris, on se moque bien d’eux, mais ils ont du bon tout de même. Sans moi, Oriane allait dîner en souliers noirs.

— Ce n’est pas laid, dit Swann, et j’avais remarqué les souliers noirs, qui ne m’avaient nullement choqué.

— Je ne vous dis pas, répondit le duc, mais c’est plus élégant qu’ils soient de la même couleur que la robe. Et puis, soyez tranquille, elle n’aurait pas été plutôt arrivée qu’elle s’en serait aperçue et c’est moi qui aurais été obligé de venir chercher les souliers. J’aurais dîné à neuf heures. Adieu, mes petits enfants, dit-il en nous repoussant doucement, allez-vous-en avant qu’Oriane ne redescende. (III)

*Et (par les éloges que, sans souci de la contradiction avec ce qu’elle avait dit peu avant, elle prodigua en parlant de la duchesse de Guermantes) elle prouva indirectement que celle-ci possédait à fond les maximes qui doivent guider dans sa carrière une grande élégante laquelle, dans le moment même où sa plus merveilleuse toilette excite, à côté de l’admiration, l’envie, doit savoir traverser tout un escalier pour la désarmer. « Faites au moins attention de ne pas mouiller vos souliers » (il avait tombé une petite pluie d’orage), dit le duc, qui était encore furieux d’avoir attendu.

Pendant le retour, à cause de l’exiguïté du coupé, ces souliers rouges se trouvèrent forcément peu éloignés des miens, et Mme de Guermantes, craignant même qu’ils ne les eussent touchés, dit au duc : « Ce jeune homme va être obligé de me dire comme je ne sais plus quelle caricature : « Madame, dites-moi tout de suite que vous m’aimez, mais ne me marchez pas sur les pieds comme cela. » (IV)

*Or, ce n’était jamais qu’au compte-gouttes que je pouvais obtenir de Mme de Guermantes les renseignements sur ses toilettes, lesquels m’étaient utiles pour faire faire des toilettes du même genre, dans la mesure où une jeune fille peut les porter, pour Albertine. « Par exemple, Madame, le jour où vous deviez dîner chez Mme de Saint-Euverte, avant d’aller chez la princesse de Guermantes, vous aviez une robe toute rouge, avec des souliers rouges ; vous étiez inouïe, vous aviez l’air d’une espèce de grande fleur de sang, d’un rubis en flammes, comment cela s’appelait-il ? Est-ce qu’une jeune fille peut mettre ça ? » (V)

 

*Je lui dis, en lui racontant que Bloch avait cru que c’était l’ancienne princesse de Guermantes qui recevait : « Cela me rappelle la première soirée où je suis allé chez la princesse de Guermantes, où je croyais ne pas être invité et qu’on allait me mettre à la porte et où vous aviez une robe toute rouge et des souliers rouges. – Mon Dieu, que c’est vieux, tout cela », me répondit la duchesse, accentuant pour moi l’impression du temps écoulé. Elle regardait dans le lointain avec mélancolie et pourtant insista particulièrement sur la robe rouge. Je lui demandai de me la décrire, ce qu’elle fit complaisamment. « Maintenant cela ne se porterait plus du tout. C’était des robes qui se portaient dans ce temps-là. – Mais est-ce que ce n’était pas joli ? », lui dis-je. Elle avait toujours peur de donner un avantage contre elle par ses paroles, de dire quelque chose qui la diminuât. « Mais si, moi je trouvais cela très joli. On n’en porte pas, parce que cela ne se fait plus en ce moment. Mais cela se reportera, toutes les modes reviennent, en robe, en musique, en peinture », ajouta-t-elle avec force car elle croyait une certaine originalité à cette philosophie. Cependant la tristesse de vieillir lui rendit sa lassitude qu’un sourire lui disputa : « Vous êtes sûr que c’était des souliers rouges, je croyais que c’était des souliers d’or ». J’assurai que cela m’était infiniment présent à l’esprit, sans dire la circonstance qui me permettait de l’affirmer. « Vous êtes gentil de vous rappeler cela », me dit-elle d’un air tendre, car les femmes appellent gentillesse se souvenir de leur beauté comme les artistes admirer leurs œuvres. D’ailleurs, si lointain que soit le passé, quand on est une femme de tête comme la duchesse, il peut ne pas être oublié. « Vous rappelez-vous, me dit-elle en remerciement de mon souvenir pour sa robe et ses souliers, que nous vous avons ramené Basin et moi ? Vous aviez une jeune fille qui devait venir vous voir après minuit. Basin riait de tout son cœur en pensant qu’on vous faisait des visites à cette heure-là ». (VII)

 

Le lien est fait avec d’autres souliers, pas moins chics, qui marquent le Héros :

*Et cette robe de chambre qui sent si mauvais, que vous aviez l’autre soir, et qui est sombre, duveteuse, tachetée, striée d’or comme une aile de papillon ? — Ah ! ça, c’est une robe de Fortuny. Votre jeune fille peut très bien mettre cela chez elle. J’en ai beaucoup, je vais vous en montrer, je peux même vous en donner si cela vous fait plaisir. Mais je voudrais surtout que vous vissiez celle de ma cousine Talleyrand. Il faut que je lui écrive de me la prêter. — Mais vous aviez aussi des souliers si jolis, était-ce encore de Fortuny ? — Non, je sais ce que vous voulez dire, c’est du chevreau doré que nous avions trouvé à Londres, en faisant des courses avec Consuelo de Manchester. C’était extraordinaire. Je n’ai jamais pu comprendre comme c’était doré, on dirait une peau d’or, il n’y a que cela avec un petit diamant au milieu. La pauvre duchesse de Manchester est morte, mais si cela vous fait plaisir j’écrirai à Mme de Warwick ou à Mme Malborough pour tâcher d’en retrouver de pareils. Je me demande même si je n’ai pas encore de cette peau. On pourrait peut-être en faire faire ici. Je regarderai ce soir, je vous le ferai dire. » (V)

Chevreau doré

Chevreau doré 

Le Héros aimerait bien qu’Albertine chaussent les mêmes, mais ce sont les mules d’intérieur de son ami qui brillent :

*Albertine avait aux pieds des souliers noirs ornés de brillants, que Françoise appelait rageusement des socques, pareils à ceux que, par la fenêtre du salon, elle avait aperçu que Mme de Guermantes portait chez elle le soir, de même qu’un peu plus tard Albertine eut des mules, certaines en chevreau doré, d’autres en chinchilla, et dont la vue m’était douce parce qu’elles étaient les unes et les autres comme les signes (que d’autres souliers n’eussent pas été) qu’elle habitait chez moi. (V)

Mule

 

 

Mules

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

*Avant qu’Albertine m’eût obéi et m’eût laissé enlever ses souliers, j’entr’ouvrais sa chemise. Ses deux petits seins haut remontés étaient si ronds qu’ils avaient moins l’air de faire partie intégrante de son corps que d’y avoir mûri comme deux fruits ; et son ventre (dissimulant la place qui chez l’homme s’enlaidit comme du crampon resté fiché dans une statue descellée) se refermait à la jonction des cuisses, par deux valves d’une courbe aussi assoupie, aussi reposante, aussi claustrale que celle de l’horizon quand le soleil a disparu. Elle ôtait ses souliers, se couchait près de moi. (V)

Notons au passage que, dans cette scène, c’est d’abord le Héros qui retire à son amie ses souliers, puis elle-même — une fois de trop, à l’évidence !

*Aussi parfois, de tels soirs, j’eus recours à une ruse qui me donnait le baiser d’Albertine. Sachant combien, dès qu’elle était étendue, son ensommeillement était rapide (elle le savait aussi, car, instinctivement, dès qu’elle s’étendait, elle ôtait ses mules, que je lui avais données, et sa bague, qu’elle posait à côté d’elle comme elle faisait dans sa chambre avant de se coucher), sachant combien son sommeil était profond, son réveil tendre, je prenais un prétexte pour aller chercher quelque chose, je la faisais étendre sur mon lit. (V)

*Ses belles jambes, que le premier jour j’avais imaginées avec raison avoir manœuvré pendant toute son adolescence les pédales d’une bicyclette, montaient et descendaient tour à tour sur celles du pianola, où Albertine, devenue d’une élégance qui me la faisait sentir plus à moi, parce que c’était de moi qu’elle lui venait, posait ses souliers en toile d’or. (V)

*Je me remis sur mes jambes ; je n’avançais dans la chambre qu’avec une prudence infinie, je me plaçais de façon à ne pas apercevoir la chaise d’Albertine, le pianola sur les pédales duquel elle appuyait ses mules d’or, un seul des objets dont elle avait usé et qui tous, dans le langage particulier que leur avaient enseigné mes souvenirs, semblaient vouloir me donner une traduction, une version différente, m’annoncer une seconde fois la nouvelle de son départ. (VI)

Mules 3

 

 

 

 

 

 

Mules 1

 

 

 

 

24094-15

 

 

De l’utilisation de la chaussure pour séduire, enfin :

*Au contraire, on laissa s’enfuir tous les Sodomistes honteux, même si, apercevant un jeune garçon, ils détournaient la tête, comme la femme de Loth, sans être pour cela changés comme elle en statues de sel. De sorte qu’ils eurent une nombreuse postérité chez qui ce geste est resté habituel, pareil à celui des femmes débauchées qui, en ayant l’air de regarder un étalage de chaussures placées derrière une vitrine, retournent la tête vers un étudiant. (IV)

 

Ce serait céder à la facilité que de conclure : « Ah ! le pied ! », mais ce n’est pas le genre de la maison.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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