Quelle était la pointure de Proust ?

Quelle était la pointure de Proust ?

On croit tout savoir de Marcel Proust, de la tête aux pieds, cœur et cerveau compris. Tout soudain, une question surgit : 41 ? 44 ? 39 fillette ? Chez son chausseur, que demandait-il ?

J’ai beaucoup lu sur l’auteur, mais je crains de n’avoir pas eu la réponse. Bon, d’accord, je survivrai.

Si l’on ignore sa pointure, il nous renseigne sur ce qui protège les petons de son personnage. On l’imagine portant de distinguées godasses. Ce n’est pas faux, mais attendez-vous à une surprise.

 

Le Héros porte principalement des bottines :

*À ces moments-là son maître d’hôtel m’aurait fait plaisir en me demandant de lui donner ma montre, mon épingle de cravate, mes bottines et de signer un acte qui le reconnaissait pour mon héritier (II)

*Même l’hiver et par la gelée s’il faisait beau, tout en resserrant de temps à autre le nœud d’une magnifique cravate de chez Charvet et en regardant si mes bottines vernies ne se salissaient pas, je me promenais de long en large dans les avenues en attendant midi vingt-sept. (II)

*Mais à peine eus-je touché le premier bouton de ma bottine, ma poitrine s’enfla, remplie d’une présence inconnue, divine, des sanglots me secouèrent, des larmes ruisselèrent de mes yeux. (IV)

*Je me rappelais comme une heure avant le moment où ma grand’mère s’était penchée ainsi, dans sa robe de chambre, vers mes bottines ; (IV)

Bottines

Bottines

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je vous ai promis une surprise. Avant de vous la livrer, voici une idée de question que vous pouvez poser et vous rapporter de l’argent si vous l’agrémentez d’un pari. Demandez si le Héros porte plutôt des bottes en caoutchouc ou des chaussure vernies. Vu le milieu dans lequel il évolue, la réponse semble aller de soie — pardon de soi. Perdu ! Aucune « chaussure » à ses pieds. En revanche… mais, constatez vous-mêmes :

*Dans le vestibule où je demandai aux valets de pied mes snow-boots, que j’avais pris par précaution contre la neige, dont il était tombé quelques flocons vite changés en boue, ne me rendant pas compte que c’était peu élégant, j’éprouvai, du sourire dédaigneux de tous, une honte qui atteignit son plus haut degré quand je vis que Mme de Parme n’était pas partie et me voyait chaussant mes caoutchoucs américains. La princesse revint vers moi. « Oh ! quelle bonne idée, s’écria-t-elle, comme c’est pratique ! voilà un homme intelligent. Madame, il faudra que nous achetions cela », dit-elle à sa dame d’honneur, tandis que l’ironie des valets se changeait en respect et que les invités s’empressaient autour de moi pour s’enquérir où j’avais pu trouver ces merveilles. « Grâce à cela, vous n’aurez rien à craindre, même s’il reneige et si vous allez loin ; il n’y a plus de saison », me dit la princesse. (III)

Snow boots US

Snow boots US

 

Faire de bottes de neige le summum du chic aristocratique, il n’y a que notre cher Marcel pour y parvenir.

 

En attendant, le Héros n’est pas le seul à porter des bottines :

*il n’était pas jusqu’au tableau de Rubens accroché au-dessus de la cheminée qui ne possédât lui aussi le même genre et presque la même puissance de charme que les bottines à lacets de M. Swann et ce manteau à pèlerine dont j’avais tant désiré porter le pareil et que maintenant Odette demandait à son mari de remplacer par un autre, pour être plus élégant, quand je leur faisais l’honneur de sortir avec eux. (II)

03 Bottine

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Et aussi :

*Dans les fêtes qu’elle [la duchesse de Guermantes] donnait, comme je n’imaginais pour les invités aucun corps, aucune moustache, aucune bottine, aucune phrase prononcée qui fût banale, ou même originale d’une manière humaine et rationnelle, ce tourbillon de noms introduisant moins de matière que n’eût fait un repas de fantômes ou un bal de spectres autour de cette statuette en porcelaine de Saxe qu’était Mme de Guermantes, gardait une transparence de vitrine à son hôtel de verre. (III)

*Un étudiant génial qui a pris un fauteuil pour entendre la Berma ne pense qu’à ne pas salir ses gants, à ne pas gêner, à se concilier le voisin que le hasard lui a donné, à poursuivre d’un sourire intermittent le regard fugace, à fuir d’un air impoli le regard rencontré d’une personne de connaissance qu’il a découverte dans la salle et qu’après mille perplexités il se décide à aller saluer au moment où les trois coups, en retentissant avant qu’il soit arrivé jusqu’à elle, le forcent à s’enfuir comme les Hébreux dans la mer Rouge entre les flots houleux des spectateurs et des spectatrices qu’il a fait lever et dont il déchire les robes ou écrase les bottines. (III)

 

Variante, des bottes :

*Ses [Viradobetski] mouvements de tête, de cou, de jambes, eussent été gracieux s’il eût eu encore neuf ans, des boucles blondes, un grand col de dentelles et de petites bottes de cuir rouge. (IV)

Bottes d'enfant

Bottes d’enfant

 

 

 

 

 

 

 

 

 

*À Incarville c’était le marquis de Montpeyroux qui, n’ayant pas pu aller à Féterne, car il s’était absenté pour la chasse, était venu « au train », en bottes et le chapeau orné d’une plume de faisan, serrer la main des partants et à moi par la même occasion, en m’annonçant, pour le jour de la semaine qui ne me gênerait pas, la visite de son fils, qu’il me remerciait de recevoir et qu’il serait très heureux que je fisse un peu lire ; (IV)

Bottes de chasse

Bottes de chasse

 

 

*Swann prit plaisir à voir les héritiers des « tigres » de Balzac, les grooms, suivants ordinaires de la promenade, qui, chapeautés et bottés, restaient dehors devant l’hôtel sur le sol de l’avenue, ou devant les écuries, comme des jardiniers auraient été rangés à l’entrée de leurs parterres. (I)

 

 

Les souliers chics, eux, sont l’apanage de la famille de Bloch, présentée à ce moment comme une « colonie juive » :

*Quant aux hommes, malgré l’éclat des smokings et des souliers vernis, l’exagération de leur type faisait penser à ces recherches dites « intelligentes » des peintres qui, ayant à illustrer les Évangiles ou les Mille et Une Nuits, pensent au pays où la scène se passe et donnent à saint Pierre ou à Ali-Baba précisément la figure qu’avait le plus gros « ponte » de Balbec. (II)

06 Souliers vernis

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il est d’autres souliers :

*Comme ma voiture, longeant le quai, approchait de chez les Verdurin, je la fis arrêter. Je venais en effet de voir Brichot descendre de tramway au coin de la rue Bonaparte, essuyer ses souliers avec un vieux journal, et passer des gants gris perle. J’allai à lui. (V)

Chaussures 1890

 

*Il [Brichot] me raconta des farces d’Elstir (ce qu’il appelait de « pures pantalonnades »), comme un jour où celui-ci, ayant feint de lâcher au dernier moment, était venu déguisé en maître d’hôtel extra et, tout en passant les plats, avait dit des gaillardises à l’oreille de la très prude baronne Putbus, rouge d’effroi et de colère ; puis, disparaissant avant la fin du dîner, avait fait apporter dans le salon une baignoire pleine d’eau, d’où, quand on était sorti de table, il était émergé tout nu en poussant des jurons ; et aussi des soupers où on venait dans des costumes en papier, dessinés, coupés, peints par Elstir, qui étaient des chefs-d’œuvre, Brichot ayant porté une fois celui d’un grand seigneur de la cour de Charles VII, avec des souliers à la poulaine, et une autre fois celui de Napoléon 1er, où Elstir avait fait le grand cordon de la Légion d’honneur avec de la cire à cacheter. (V)

*il [Basin de Guermantes] se précipita aux nouvelles en interrogeant son valet de chambre : « Mon casque est bien arrivé ? — Oui, Monsieur le duc. — Il y a bien un petit trou pour respirer ? Je n’ai pas envie d’être asphyxié, que diable ! — Oui, Monsieur le duc. — Ah! tonnerre de Dieu, c’est un soir de malheur. Oriane, j’ai oublié de demander à Babal si les souliers à la poulaine étaient pour vous ! — Mais, mon petit, puisque le costumier de l’Opéra-Comique est là, il nous le dira. Moi, je ne crois pas que ça puisse aller avec vos éperons. — Allons trouver le costumier, dit le duc. (IV)

Poulaine

Poulaine

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Et même des souliers et chaussures pris métaphoriquement :

*Il [Saint-Loup] alla jusqu’à me faire l’éloge des maisons de passe. « Il n’y a que là qu’on trouve chaussure à son pied, ce que nous appelons au régiment son gabarit. » (IV)

*Il [Saint-Loup] alla jusqu’à me faire l’éloge des maisons de passe. « Il n’y a que là qu’on trouve chaussure à son pied, ce que nous appelons au régiment son gabarit. » (IV)

*Promesses qui réjouirent profondément Jupien et laissèrent indifférente sa nièce, car elle aimait toujours Morel, lequel, par sottise ou cynisme, entrait en plaisantant dans la boutique quand Jupien était absent. « Qu’est-ce que vous avez, disait-il en riant, avec vos yeux cernés ? Des chagrins d’amour ? Dame, les années se suivent et ne se ressemblent pas. Après tout, on est bien libre d’essayer une chaussure, à plus forte raison une femme, et si cela n’est pas à votre pied… » Il ne se fâcha qu’une fois parce qu’elle pleura, ce qu’il trouva lâche, un indigne procédé. On ne supporte pas toujours bien les larmes qu’on fait verser. (V)

*Comme nous ne lui dîmes rien, ce fut à M. de Charlus lui-même qu’elle [la duchesse de Létourville] adressa un long regard plein de tristesse mais aussi de reproches. Elle avait l’air de lui faire grief d’être avec elle dehors dans une attitude aussi peu usuelle que s’il fut sorti sans cravate ou sans souliers. À une nouvelle faute de prononciation que commit le baron, la douleur et l’indignation de la duchesse augmentant ensemble, elle dit au baron : « Palamède ! » sur le ton interrogatif et exaspéré des gens trop nerveux qui ne peuvent supporter d’attendre une minute et si on les fait entrer tout de suite en s’excusant d’achever sa toilette vous disent amèrement, non pour s’excuser mais pour s’accuser : « Mais alors, je vous dérange ! » Comme si c’était un crime de la part de celui qu’on dérange. Finalement, elle nous quitta d’un air de plus en plus navré en disant au baron : « Vous feriez mieux de rentrer ». (VII)

 

Chez eux, les aristocrates se changent et changent de chaussures. Cela plaît tant à Proust, qu’il le raconte deux fois :

Du marquis du Lau (dont on sait la triste fin, quand, sourd, il se faisait porter chez Mme H…, aveugle), elle contait les années moins tragiques quand, après la chasse, à Guermantes, il se mettait en chaussons pour prendre le thé avec le roi d’Angleterre, auquel il ne se trouvait pas inférieur, et avec lequel, on le voit, il ne se gênait pas. Elle faisait remarquer cela avec tant de pittoresque qu’elle lui ajoutait le panache à la mousquetaire des gentilshommes un peu glorieux du Périgord. (V)

À Guermantes, quand il y avait le roi d’Angleterre, avec qui du Lau était très ami, il y avait après la chasse un goûter… C’était l’heure où du Lau avait l’habitude d’aller ôter ses bottines et mettre de gros chaussons de laine. Hé bien, la présence du roi Édouard et de tous les grands-ducs ne le gênait en rien, il descendait dans le grand salon de Guermantes avec ses chaussons de laine, il trouvait qu’il était le marquis du Lau d’Allemans qui n’avait en rien à se contraindre pour le roi d’Angleterre. (VI)

Chaussons

Chaussons

 

 

Il n’est pas le seul à goûter ces confortables pantoufles :

_[Charlus :] je fus en retard de quelques minutes (le temps d’ôter mes vêtements de jour), et sans en avoir trop de remords, pensant que neuf heures et demie était mis pour dix, à dix heures tapant, dans une bonne robe de chambre, les pieds en d’épais chaussons, je me mis au coin de mon feu à penser à Éliane comme elle me l’avait demandé, et avec une intensité qui ne commença à décroître qu’à dix heures et demie. Dites-lui bien, je vous prie, que j’ai strictement obéi à son audacieuse requête. Je pense qu’elle sera contente. » (V)

 

Au passage, Proust nous apprend que le baron porte des chaussettes rayées :

*Un filet de vert sombre s’harmonisait, dans le tissu du pantalon, à la rayure des chaussettes avec un raffinement qui décelait la vivacité d’un goût maté partout ailleurs et à qui cette seule concession avait été faite par tolérance, tandis qu’une tache rouge sur la cravate était imperceptible comme une liberté qu’on n’ose prendre. (II)

 

 

Ajoutons une chaussure particulière, symbole des fêtes autour de la Nativité:

*À midi et demi, je me décidais enfin à entrer dans cette maison [des Swann] qui, comme un gros soulier de Noël me semblait devoir m’apporter de surnaturels plaisirs. (Le nom de Noël était du reste inconnu à Mme Swann et à Gilberte qui l’avaient remplacé par celui de Christmas, et ne parlaient que du pudding de Christmas, de ce qu’on leur avait donné pour leur Christmas, de s’absenter — ce qui me rendait fou de douleur — pour Christmas. Même à la maison, je me serais cru déshonoré en parlant de Noël et je ne disais plus que Christmas, ce que mon père trouvait extrêmement ridicule.) (II)

*La forme donnée aux réceptions se trouvait modifiée sans qu’elles cessassent d’enchanter Brichot, qui au fur et à mesure que les relations des Verdurin allaient s’étendant, y trouvait des plaisirs nouveaux et accumulés dans un petit espace comme des surprises dans un chausson de Noël. (VII)

 

À propos de bottes (par ailleurs expression utilisée dans une conversation pour faire une digression, passer d’un sujet à l’autre sans rime ni raison, du coq à l’âne), il y a celles, attributs guerriers, des militaires Allemands :

*– à côté de la vulgarité de Bloch, à la fois pleutre et fanfaron, qui criait à Saint-Loup : « Tu ne pourrais pas dire Guillaume tout court. C’est ça, tu as la frousse, déjà ici tu te mets à plat ventre devant lui ! Ah ! ça nous fera de beaux soldats à la frontière, ils lécheront les bottes des Boches. Vous êtes des galonnés qui savez parader dans un carrousel. Un point, c’est tout. » (VII)

Bottes allemandes de la Grande Guerre

Bottes allemandes de la Grande Guerre

 

Et nous n’inclurons pas dans cette liste — même s’ils sont dans la Recherche — les bottes de radis, d’asperges et de carottes, le Chat Botté et le géant aux bottes de sept lieues !

 

Demain, Chausseur pour Dames.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Quelle était la pointure de Proust ?”

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  1. Magnifique! Merci pour ces instants déliciueux, inattendus.

    Gary d’Els

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