Le parler Norpois (7)

VII : Réservé aux initiés.

M. de Norpois pour contribuer lui aussi à l’agrément du repas nous servit diverses histoires dont il régalait fréquemment ses collègues de carrière, tantôt en citant une période ridicule dite par un homme politique coutumier du fait et qui les faisait longues et pleines d’images incohérentes, tantôt telle formule lapidaire d’un diplomate plein d’atticisme. Mais, à vrai dire, le critérium qui distinguait pour lui ces deux ordres de phrases ne ressemblait en rien à celui que j’appliquais à la littérature. Bien des nuances m’échappaient ; les mots qu’il récitait en s’esclaffant ne me paraissaient pas très différents de ceux qu’il trouvait remarquables. Il appartenait au genre d’hommes qui pour les œuvres que j’aimais eût dit : « Alors, vous comprenez ? moi j’avoue que je ne comprends pas, je ne suis pas initié », mais j’aurais pu lui rendre la pareille, je ne saisissais pas l’esprit ou la sottise, l’éloquence ou l’enflure qu’il trouvait dans une réplique, ou dans un discours et l’absence de toute raison perceptible pourquoi ceci était mal et ceci bien, faisait que cette sorte de littérature m’était plus mystérieuse, me semblait plus obscure qu’aucune. Je démêlai seulement que répéter ce que tout le monde pensait n’était pas en politique une marque d’infériorité mais de supériorité. Quand M. de Norpois se servait de certaines expressions qui traînaient dans les journaux et les prononçait avec force, on sentait qu’elles devenaient un acte par le seul fait qu’il les avait employées et un acte qui susciterait des commentaires. (II)

 

 


CATEGORIES : Divertissement/ AUTHOR : patricelouis

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