Le parler Norpois (25)

XXV : De l’usage du verbe savoir.

*[Charlus au Héros :] Même la syntaxe de l’excellent Norpois subit du fait de la guerre une altération aussi profonde que la fabrication du pain ou la rapidité des transports. Avez-vous remarqué que l’excellent homme tenant à proclamer ses désirs comme une vérité sur le point d’être réalisée, n’ose pas tout de même employer le futur pur et simple qui risquerait d’être contredit par les événements mais a adopté comme signe de ce temps le verbe savoir ». J’avouai à M. de Charlus que je ne comprenais pas bien ce qu’il voulait dire.

[…] Pour revenir à M. de Charlus : « Mais si », répondit-il à l’aveu que je ne le comprenais pas, mais si : « savoir » dans les articles de Norpois est le signe du futur, c’est-à-dire le signe des désirs de Norpois et des désirs de nous tous d’ailleurs, ajouta-t-il peut-être sans une complète sincérité. Vous comprenez bien que si « savoir » n’était pas devenu le simple signe du futur, on comprendrait à la rigueur que le sujet de ce verbe pût être un pays, par exemple chaque fois que Brichot dit : « L’Amérique ne saurait rester indifférente à ces violations répétées du droit », « la monarchie bicéphale ne saurait manquer de venir à résipiscence », il est clair que de telles phrases expriment les désirs de Norpois (comme les miens, comme les vôtres), mais enfin là, le verbe peut encore garder malgré tout son sens ancien, car un pays peut « savoir », l’Amérique peut savoir, la monarchie « bicéphale » elle-même peut savoir (malgré l’éternel manque de psychologie), mais le doute n’est plus possible quand Brichot écrit « ces dévastations systématiques ne sauraient persuader aux neutres », « la région des Lacs ne saurait manquer de tomber à bref délai aux mains des Alliés », « les résultats de ces élections neutralistes ne sauraient refléter l’opinion de la grande majorité du pays ». Or il est certain que ces dévastations, ces régions et ces résultats de votes sont des choses inanimées qui ne peuvent pas « savoir ». Par cette formule Norpois adresse simplement aux neutres l’injonction (à laquelle j’ai le regret de constater qu’ils ne semblent pas obéir) de sortir de la neutralité ou aux régions des lacs de ne plus appartenir aux « Boches » (M. de Charlus mettait à prononcer le mot « boche » le même genre de hardiesse que jadis dans le train de Balbec à parler des hommes dont le goût n’est pas pour les femmes). D’ailleurs, avez-vous remarqué avec quelles ruses Norpois a toujours commencé dès 1914 ses articles aux neutres ? Il commence par déclarer que certes, la France n’a pas à s’immiscer dans la politique de l’Italie ou de la Roumanie ou de la Bulgarie, etc. Seules, c’est à ces puissances qu’il convient de décider en toute indépendance et en ne consultant que l’intérêt national si elles doivent ou non sortir de la neutralité. Mais si ces premières déclarations de l’article (ce qu’on eût appelé autrefois l’exorde) sont si remarquables et désintéressées, le morceau suivant l’est généralement beaucoup moins. « Toutefois, dit en substance Norpois en continuant, il est bien clair que seules tireront un bénéfice matériel de la lutte, les nations qui se seront rangées du côté du Droit et de la Justice. On ne peut attendre que les Alliés récompensent, en leur octroyant leurs territoires, d’où s’élève depuis des siècles la plainte de leurs frères opprimés, les peuples qui suivant la politique de moindre effort n’auront pas mis leur épée au service des Alliés. » Ce premier pas fait vers un conseil d’intervention, rien n’arrête plus Norpois, ce n’est plus seulement le principe mais l’époque de l’intervention sur lesquels il donne des conseils de moins en moins déguisés. « Certes dit-il en faisant ce qu’il appellerait lui-même « le bon apôtre », c’est à l’Italie, à la Roumanie seules de décider de l’heure opportune et de la forme sous laquelle il leur conviendra d’intervenir. Elles ne peuvent pourtant ignorer qu’à trop tergiverser elles risquent de laisser passer l’heure. Déjà les sabots des cavaliers russes font frémir la Germanie traquée d’une indicible épouvante. Il est bien évident que les peuples qui n’auront fait que voler au secours de la victoire dont on voit déjà l’aube resplendissante n’auront nullement droit à cette même récompense qu’ils peuvent encore en se hâtant, etc. » C’est comme au théâtre quand on dit : « Les dernières places qui restent ne tarderont pas à être enlevées. Avis aux retardataires. » Raisonnement d’autant plus stupide que Norpois le refait tous les six mois, et dit périodiquement à la Roumanie : « L’heure est venue pour la Roumanie de savoir si elle veut ou non réaliser ses aspirations nationales. Qu’elle attende encore, il risque d’être trop tard ». Or, depuis deux ans qu’il le dit, non seulement le « trop tard » n’est pas encore venu, mais on ne cesse de grossir les offres qu’on fait à la Roumanie. (VII)

 

 


CATEGORIES : Divertissement/ AUTHOR : patricelouis

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