Le parler Norpois (22)

XXII : Inspirer les journaux.

Pourtant M. de Norpois avait à sa dévotion un très ancien journal français et qui même en 1870, quand il était ministre de France dans un pays allemand, lui avait rendu grand service. Ce journal était (surtout le premier article, non signé) admirablement rédigé. Mais il intéressait mille fois davantage quand ce premier article (dit « premier-Paris » dans ces temps lointains, et appelé aujourd’hui, on ne sait pourquoi, « éditorial ») était au contraire mal tourné, avec des répétitions de mots infinies. Chacun sentait alors avec émotion que l’article avait été « inspiré ». Peut-être par M. de Norpois, peut-être par tel autre grand maître de l’heure. Pour donner une idée anticipée des événements d’Italie, montrons comment M. de Norpois se servit de ce journal en 1870, inutilement trouvera-t-on, puisque la guerre eut lieu tout de même ; très efficacement, pensait M. de Norpois, dont l’axiome était qu’il faut avant tout préparer l’opinion. Ses articles, où chaque mot était pesé, ressemblaient à ces notes optimistes que suit immédiatement la mort du malade. Par exemple, à la veille de la déclaration de guerre, en 1870, quand la mobilisation était presque achevée, M. de Norpois (restant dans l’ombre naturellement) avait cru devoir envoyer à ce journal fameux, l’éditorial suivant :

« L’opinion semble prévaloir dans les cercles autorisés que, depuis hier, dans le milieu de l’après-midi, la situation, sans avoir, bien entendu, un caractère alarmant, pourrait être envisagée comme sérieuse et même, par certains côtés, comme susceptible d’être considérée comme critique. M. le marquis de Norpois aurait eu plusieurs entretiens avec le ministre de Prusse afin d’examiner dans un esprit de fermeté et de conciliation, et d’une façon tout à fait concrète, les différents motifs de friction existants, si l’on peut parler ainsi. La nouvelle n’a malheureusement pas été reçue par nous, à l’heure où nous mettons sous presse, que Leurs Excellences aient pu se mettre d’accord sur une formule pouvant servir de base à un instrument diplomatique. »

Dernière heure : « On a appris avec satisfaction dans les cercles bien informés, qu’une légère détente semble s’être produite dans les rapports franco-prussiens. On attacherait une importance toute particulière au fait que M. de Norpois aurait rencontré « unter den Linden » le ministre d’Angleterre, avec qui il s’est entretenu une vingtaine de minutes. Cette nouvelle est considérée comme satisfaisante. » (On avait ajouté entre parenthèses, après « satisfaisante », le mot allemand équivalent : befriedigend.) Et le lendemain on lisait dans l’éditorial : « Il semblerait, malgré toute la souplesse de M. de Norpois, à qui tout le monde se plaît à rendre hommage pour l’habile énergie avec laquelle il a su défendre les droits imprescriptibles de la France, qu’une rupture n’a plus pour ainsi dire presque aucune chance d’être évitée. »

Le journal ne pouvait pas se dispenser de faire suivre un pareil éditorial de quelques commentaires, envoyés, bien entendu, par M. de Norpois. On a peut-être remarqué dans les pages précédentes que le « conditionnel » était une des formes grammaticales préférées de l’ambassadeur, dans la littérature diplomatique. (« On attacherait une importance particulière », pour « il paraît qu’on attache une importance particulière ».) Mais le présent de l’indicatif pris non pas dans son sens habituel mais dans celui de l’ancien optatif n’était pas moins cher à M. de Norpois. Les commentaires qui suivaient l’éditorial étaient ceux-ci :

« Jamais le public n’a fait preuve d’un calme aussi admirable. [M. de Norpois aurait bien voulu que ce fût vrai, mais craignait tout le contraire.] Il est las des agitations stériles et a appris avec satisfaction que le gouvernement de Sa Majesté prendrait ses responsabilités selon les éventualités qui pourraient se produire. Le public n’en demande [optatif] pas davantage. À son beau sang-froid, qui est déjà un indice de succès, nous ajouterons encore une nouvelle bien faite pour rassurer l’opinion publique, s’il en était besoin. On assure, en effet, que M. de Norpois, qui, pour raison de santé, devait depuis longtemps venir faire à Paris une petite cure, aurait quitté Berlin où il ne jugeait plus sa présence utile. »

Dernière heure : « Sa Majesté l’Empereur a quitté ce matin Compiègne pour Paris afin de conférer avec le marquis de Norpois, le ministre de la Guerre et le maréchal Bazaine en qui l’opinion publique a une confiance particulière. S. M. l’Empereur a décommandé le dîner qu’il devait offrir à sa belle-sœur la duchesse d’Albe. Cette mesure a produit partout, dès qu’elle a été connue, une impression particulièrement favorable. L’Empereur a passé en revue les troupes, dont l’enthousiasme est indescriptible. Quelques corps, sur un ordre de mobilisation lancé dès l’arrivée des souverains à Paris, sont, à toute éventualité, prêts à partir dans la direction du Rhin. » (VI)

 

 


CATEGORIES : Divertissement/ AUTHOR : patricelouis

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