Le parler Norpois (1)

Le parler Norpois

 

On la nomme la langue diplomatique.

Le marquis de Norpois est un vieux monsieur riche à la barbe blanche et aux yeux bleus. Ancien ambassadeur et membre de l’Institut, il incarne l’esprit diplomatique dont il emploie le langage fait de tournures pompeuses et parfois alambiquées — la mère du Héros dirait « vieux jeu ». On peut le trouver suranné, ennuyeux, désolant mais cela s’appelle aussi le tact.

Ses manières sont égales à ses mots, distinguées. Tout de ce qui sort de sa bouche y a été roulé sept fois, ce qui permet au Héros d’affirmer qu’il est « si ordonné dans ses réponses ». Pour lui, un dîner en ville fait partie de « ses fonctions » et il y déploie « une grâce invétérée ».

Les journalistes seraient mal venus de s’en moquer : il en sont les héritiers dans l’utilisation des clichés.

 

Florilège.

 

I : Sa recette du succès littéraire.

 

*[Au jeune Héros qui lui fait part de ses goûts pour la littérature :] « Précisément, me dit-il tout à coup comme si la cause était jugée et après m’avoir laissé bafouiller en face des yeux immobiles qui ne me quittaient pas un instant, j’ai le fils d’un de mes amis qui, mutatis mutandis, est comme vous (et il prit pour parler de nos dispositions communes le même ton rassurant que si elles avaient été des dispositions non pas à la littérature, mais au rhumatisme et s’il avait voulu me montrer qu’on n’en mourait pas). Aussi a-t-il préféré quitter le quai d’Orsay où la voie lui était pourtant toute tracée par son père et sans se soucier du qu’en dira-t-on, il s’est mis à produire. Il n’a certes pas lieu de s’en repentir. Il a publié il y a deux ans, — il est d’ailleurs beaucoup plus âgé que vous, naturellement, — un ouvrage relatif au sentiment de l’Infini sur la rive occidentale du lac Victoria-Nyanza et cette année un opuscule moins important, mais conduit d’une plume alerte parfois même acérée, sur le fusil à répétition dans l’armée bulgare, qui l’ont mis tout à fait hors de pair. Il a déjà fait un joli chemin, il n’est pas homme à s’arrêter en route, et je sais que, sans que l’idée d’une candidature ait été envisagée, on a laissé tomber son nom deux ou trois dans la conversation et d’une façon qui n’avait rien de défavorable, à l’Académie des Sciences morales. En somme, sans pouvoir dire encore qu’il soit au pinacle, il a conquis de haute lutte une fort jolie position et le succès qui ne va pas toujours qu’aux agités et aux brouillons, aux faiseurs d’embarras qui sont presque toujours des faiseurs, le succès a récompensé son effort. » (II)

 


CATEGORIES : Divertissement/ AUTHOR : patricelouis

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