Éloge du court

 

 

« J’écris à temps perdu des haïkus », m’écrit un visiteur.

Ce sont des tercets de trois vers de peu de syllabes inspirés par une forme japonaise très codifiée remontant au XVIIe siècle.

Nous allons venir à l’un de ses poèmes « en lien avec Proust ».

Mais puisqu’il s’agit de brièveté, arrêtons-nous aux phrases courtes d’À la Recherche du Temps perdu. Mission suicide ? Point du tout, même si l’œuvre est brandie pour illustrer le goût immodéré des phrases longues.

Marcel Proust sait écrire bref, sec, succint. Des phrases courtes, il y en a des flopées, telles que celles-ci choisies dans chacun des tomes : Mort à jamais ? C’était possible. (I), J’étais affamé. (II), Le vent grandissait. (III), Elle me torturait. (IV), Nous causâmes. (V), Foi expérimentale. (VI), Long à écrire. (VII)…

La dernière ne manque pas d’humour — si courte à lire.

Les exemples relevés (voir plus bas) ne le sont pas dans des dialogues, des propos rapportés. Ils sont souvent liés à une proposition qui précède et qu’ils appuient, renforcent ou précisent.

Mieux, Proust peut enchaîner de telles phrases condensées : / Il toucha sa joue. Elle était sèche. (I), Albertine avait l’air d’avoir reçu un coup terrible. Sa parole était entrecoupée. Elle dit que les bains de mer ne lui réussissaient pas. (IV), Par qui donc l’avais-je apprise ? Ah! oui, par Aimé. Il faisait un beau soleil comme celui-ci. Il était content de me revoir. Mais il n’aime pas Albertine. Tout le monde ne peut pas l’aimer. Oui, c’est lui qui m’a annoncé qu’elle était à Balbec. Comment le savait-il donc ? Ah! il l’avait rencontrée, il lui avait trouvé mauvais genre. (V), On part pour un motif. On le dit. On vous donne le droit de répondre. On ne part pas comme cela. Non, c’est un enfantillage. C’est la seule hypothèse absurde. (VI)…

 

Encore plus court ? Il suffit de le demander. Voici quelques onomatopées glanées au fil de l’œuvre : Ti la lam ta lam, talim ; Ta, ta, ta ; (I) Ouil you uouil ! patatras ! ; « Heue, heue, heue » (II) « chut » (III) ; bing ! [ne pas confondre avec Siegfried Bing, ébéniste cité dans III] ; [Ski :] disant : «Ping», pour faire sentir les cuivres ; turlututu ;  (IV)Tam, tam, tam […] trou, trou, trou ; [Charlus :] « Pif ! » (V)[Saint-Loup :] na ! ; [Le maître d’hôtel ami de Françoise :] Vlan ! ;[Françoise :] et patatipatali et patatapatala (VII)…

 

 

Alors ? Qu’on nous lâche un peu avec les phrases interminables impossibles à lire sans perdre et le fil et sa respiration — paradoxales sous la plume d’un asthmatique !

C’est dit. (On ne peut être plus laconique).

 

Revenons à notre auteur de haiku. Il s’appelle Gilbert Sanslaville et est le principal du collège Marcel Proust d’Illiers-Combray. J’ai publié une belle et troublante photo qu’il avait prise de la tombe du Père Lachaise (cf. la chronique Terre, ciel et effet optique).

 

Voici son haiku, écrit « en lien avec la tombe de Marcel Proust et la photo que je vous ai transmise » :

 

Nuages du temps perdu

comme un murmure, l’écho

d’amours passées…

 

À faire suivre, n’est-ce pas, d’une minute de silence…

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

Les extraits

I

Bientôt minuit. / Mort à jamais ? C’était possible. / Chercher ? pas seulement : créer. / Par scrupule aussi. / Puis elle disparut. / Il frappa. / Et elle rit encore. / Il regarda. / C’était lui-même. / Elle avait disparu. / Il toucha sa joue. Elle était sèche. / Il restait sombre. /

 

II

Pas immédiatement pourtant. / Enfin Mme Swann nous quitta. / Et c’est trop dire encore. / Je ne souffrais plus trop. / Je serrai les dix mille francs. / Nous faisions quelques pas. (4 mots suivis d’une phrase qui en compte 196) / Enfin Mme de Villeparisis arrivait. / J’étais affamé. / Et il rejoignit la marquise. / Elle le fut enfin. / Tout était manqué. / Enfin on se décida. La petite fille vint remercier. / Je m’aperçus dans une glace. / Elstir se tut. / C’était pourtant Albertine. / Il me faisait défaut. / Dialogue, non pas discorde. /

 

III

Puis le rideau se leva. / J’aimais vraiment Mme de Guermantes. / Je l’imaginais le faisant. / J’y songeais quelquefois. / Ce n’était pas chose impossible. / Voilà sa mentalité. / Or, je m’étais trompé. / On n’est plus personne. / J’aimais m’y rendre à pied. / Le vent grandissait. / Telle est l’amitié. / Il s’éveilla. / Plus que neveu peut-être. / Je le sentais. / Cette visite était imminente. / Ses opinions étaient connues. / Nous coupâmes par le village. Les maisons en étaient sordides. / La voiture repartit bientôt. / Ils buvaient du champagne. / Il l’aimait déjà. / Robert avait cent fois raison. / Mme de Guermantes s’était assise. / Bloch se leva pour partir. / On allait au château. / Puis il m’écouta. / Tout le monde rit. / C’était une grande dame. / Je lui en citai un. / Le concierge les regardait. / On alla chercher un thermomètre. / Elle n’était pas morte encore. J’étais déjà seul. / Enfin nous arrivâmes. / Il fallait le dégager. Cottard hésitait. / Nous entrâmes dans la chambre. / Ma grand’mère était morte. / Cette raison me laissa perplexe. / Ce fut tout le contraire. / Et puis ç’avait été fini. / Là c’était l’inverse. / On poursuit la réalité. / Il n’en est rien. / C’était une Altesse. / C’est fort possible. / Une autre maîtresse pointait. / M. de Guermantes sourit. / La princesse de Parme garda le silence. / Je ne dis pas Venise au hasard. / Un valet de pied entra. / Un laquais parut. / Swann éclata de rire. /

 

IV

Mon impatience d’abord. / Je n’osais bouger. / Du reste c’était inutile. / Alors le solitaire languit seul. / Sa brève incertitude fut cruelle. Moins peut-être que la mienne. / Les erreurs des médecins sont innombrables.  / La médecine n’est pas une science exacte. / Il fallait pourtant me décider. / Il était là pourtant. / A peine sait-il s’il dort.  / Elle était surtout fort utile. / J’arrivai à ce moment-là. / Mais il n’y avait pas qu’elle. / M. de Bréauté sourit finement. / C’était Saint-Loup. / Je restai sérieux. / Aussi je refusai. / Le duc eut un instant d’alarme. / Il me fallut rentrer dans ma chambre. Françoise m’y suivit. / Françoise vint arranger des choses. / Il en était ainsi pour Odette. / Il était onze heures du soir. / Du reste nous étions arrivés. / Bouleversement de toute ma personne. / Je remontais directement à ma chambre.  / Soigneusement je me cachai. Sans cela j’aurais eu sa sympathie. Mais je lui donnai la mienne.  / Elle me torturait.  / Je ne pus rester dans ce wagon.  / C’était la seule. / Mais son langage était défectueux. / Albertine avait l’air d’avoir reçu un coup terrible. Sa parole était entrecoupée. Elle dit que les bains de mer ne lui réussissaient pas.  / Il y avait des trêves cependant. / Je mentis. / Nous reparlions de Combray. / Puis elles s’enhardirent. / Il faut dire pourquoi. / Il nous laissa à la gare. / Brichot convint de son erreur. Le train s’arrêta. C’était la Sogne. Ce nom m’intriguait. / La voiture s’arrêta un instant. / Voici pourquoi. / Certes il en souffrait. / Je tombais de sommeil. / Le valet de chambre entrait. / On peut compter ces aérolithes. / l en avait le droit. Sérieux, lui l’était. / Je me trompais. / Elle sautait de joie. / Le soir tombait. / C’était d’Albertine encore ! / Il fallait frapper un grand coup. / La porte cochère était toujours fermée. / Mais il n’avait rien d’extraordinaire. / Il y était resté. / Morel haussa les épaules. / M. de Charlus délirait de joie. / Je m’entendis moi-même pleurer. /

 

V

Il se trompa. / Ce n’était pas vrai. / Voici pour quelle raison. / Je dis adieu à Andrée. / Ses yeux étincelaient. / [La présence d’Albertine à Balbec :] Par qui donc l’avais-je apprise ? Ah! oui, par Aimé. Il faisait un beau soleil comme celui-ci. Il était content de me revoir. Mais il n’aime pas Albertine. Tout le monde ne peut pas l’aimer. Oui, c’est lui qui m’a annoncé qu’elle était à Balbec. Comment le savait-il donc ? Ah! il l’avait rencontrée, il lui avait trouvé mauvais genre. / Mais elle l’avait dépisté. / C’était le vœu de Françoise. / Je ne lui rappelai pas son mensonge. Mais il m’accabla. Et je remis encore à une autre fois la rupture. / Non, rien. / C’était loin. / Puis une tristesse m’envahissait. / Et je remontai. / Diversité double. / Albertine allait rentrer. / Nous arrivâmes au Bois. / Albertine n’était pas folle. / Bergotte les essaya tous. / Il était mort. / C’était Morel. / La jeune femme en mourut. / Voici à quoi cela tenait. / Elle ne le disait pas. / Je regardai ces musiciens. / Mais cela pouvait choquer. / Elle se trompa. / Sa fausseté me navrait. / Bientôt les jambes s’entrelacèrent. / Mon découragement aurait duré. / Je la regardais. / J’eus honte de ma violence. / Nous causâmes. / Je retournai me coucher. / Nous y restâmes longtemps. / Nous rentrâmes. /

 

VI

J’ouvris la lettre d’Albertine. / Je mentirais. / Foi expérimentale. / Possibles seulement. / On part pour un motif. On le dit. On vous donne le droit de répondre. On ne part pas comme cela. Non, c’est un enfantillage. C’est la seule hypothèse absurde. / Elle en eut l’air content. / Mais cette souffrance dura peu. / Pourtant je m’en réjouissais. / Je pris les bagues. / Cet incident consista en ceci. / Elle avait reconquis sa liberté. / Elle ne revint jamais. / Six heures. / Je m’étais trompé. / La journée prenait fin. / Je l’oublierais. / Aimé me parut bien choisi. / Mais elle était morte. Je l’oublierais. / Il est comme en voyage. C’est une survie très païenne. / Elles n’avaient pas d’existence. / Albertine n’était plus rien. / Les gens n’avaient rien remarqué. / Elle vivait en moi. / Et certes il existe. / Tout cela était impossible. / Gilberte reconnut cette facture. / Le mensonge est essentiel à l’humanité. / Ces derniers mots m’accablèrent. / Je l’avais crue. / Mais personne n’y croit. / Un nouveau et long silence. / Successeurs dont la tâche serait difficile. / Ses secrétaires étaient sur les dents. / Je l’étais. / La nuit passa. / Sa force est dans sa permanence. / Le soleil continuait de descendre. / L’heure du train s’avançait. / Les heures passaient. / Je l’ouvris. / Voici ce qui s’était passé. / Et c’était vrai. / C’était ce qu’il fallait. /

 

VII

Non sans difficulté pourtant. / Mais au fond c’est un tort. / Elle le faisait parfois sans mesure. / Les visages l’étaient aussi. / C’était en somme un très mauvais ami. / La fin de sa lettre était entièrement exacte. / M. de Charlus détestait l’efféminement. / Mais l’aveu était vrai. / En cela M. de Charlus avait raison. / Mais personne ne se présentait. / Il me suivit fort troublé. / Et c’était possible. / Elle me croyait mort. / En quoi elle se trompait. / Il avait été tué. Et alors on avait vu ceci. / Grande indélicatesse. / Cette conception était absurde. / Il ne se souvient que du général. / Le chagrin finit par tuer. / Elles tenaient à ma faiblesse. / Cela me fit ressouvenir où j’étais. / Elle vivait. / Parmi eux était Legrandin. / Alors je le regardai mieux. / Sa bouche avait un rictus étrange. / Et je reconnus Gilberte. / C’était vrai. / C’était Morel. / Il était plus près de la mort. / Il fut très aimable avec lui. / Nous n’en savons rien. / Cette ressemblance n’avait rien d’extraordinaire. / Il était mort l’an passé. / Je vis Gilberte s’avancer. / Je m’en souciais peu alors. / Personne n’y comprit rien. / Long à écrire. /

 

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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