Chaque « age » a ses plaisirs

Chaque « age » a ses plaisirs

 

On dirait des néologismes. Et l’on est tenté de dire des néologeages.

Mais non ! Ces noms existent bel et bien. Leur point commun : une finale en « age » et une absence de banalité.

Mais avant de les détailler, souffrez que je sacrifie au décorticage dont je suis capable — avec ce qu’il faut de folie à vouloir être exhaustif.

 

Liste des cent quarante-neuf substantifs d’À la Recherche du Temps perdu (hors pastiche des Goncourt) se terminant par « age » : alliage, apanage, apprentissage, arrivage, arrosage, assemblage, attelage, atterrissage, avantage, bagage, bariolage, barrage, bavardage, blackboulage, bourrage, breuvage, busquage, cage, calfatage, cambriolage, capitonnage, caquetage, carnage, cartilage, chantage, chauffage, « chinage », collage, commérage, compagnonnage, coquillage, cordage, corsage, courage, cousinage, crayonnage, crépelage (et crespelage), dallage, débarbouillage, débarquage, déchiffrage, déchiquetage, décolletage, découchage, découpage, déshabillage, dévergondage, dommage, ébouriffage, échafaudage, éclairage, emballage, embusquage, enfantillage, engrenage, entourage, équipage, ermitage, esclavage, espionnage, étage, étalage, feuillage, feutrage, fromage, fuselage, gage, gaspillage, griffonnage, grillage, grimage, halage, héritage, hommage, image, installage, jardinage, lâchage, lainage, langage, levage, lignage, lissage, mage, marchandage, mariage, ménage, message, mirage, modelage, moulage, naufrage, nuage, ombrage, orage, outrage, ouvrage, page (f.), page (m.), papotage, paquetage, parrainage, partage, passage, patronage, pavage, paysage, pelage, pèlerinage, personnage, pétrissage, plage, plaquage, plissage, plumage, potage, pourcentage, présage, quadrillage, racontage, rage, ramage, remplissage, repérage, rivage, sage, sauvage, sertissage, servage, sillage, stage, suffrage, surmenage, usage, tapage, téléphonage, témoignage, treillage, triage, tuyautage, usage, vagabondage, verbiage, vernissage, village, visage, vitrage, voisinage, voyage.

 

Cette terminaison est-elle particulière dans l’esprit de l’auteur ? Rapportée aux 1 219 294 mots de la Recherche, elle pèse 0, 012 %. C’est peu, sans être rare et je suis enclin à penser que Proust la goûte particulièrement et lui trouve un parfum original, inédit.

 

Examinons les mots qui portent une fantaisie, voire une féérie (en toute subjectivité) et leurs occurrences dans les tomes :

*Bariolage : M. de Charlus ne recevait de ces quelques cheveux blancs placés à sa cime qu’un bariolage de plus venant s’ajouter à ceux du visage V

*Blackboulage : vous connaîtriez les tristesses d’un blackboulage d’outre-tombe V

*Busquage : un busquage imprévisible du nez VII ; un énorme busquage maternel venait chez l’une ou chez l’autre [Odette et Gilberte] transformer vers la cinquantaine un nez jusque-là droit et pur VII

*Chinage : « une variété d’œillets laquelle n’était pas moitié aussi belle, aussi « panachée » de « chinages », aussi grande quant aux dimensions des fleurs, que celles qu’ils avaient obtenues depuis longtemps chez la princesse » III

*Collage : dans la peur qu’il ne commençât avec une autre cocotte — ou peut-être avec la même, car Robert fut long à oublier Rachel — un nouveau collage qui eût peut-être été son salut. VI ils réalisent ce qu’on appellerait vulgairement nous mettre une femme dans la peau, jusqu’à nous faire passionnément aimer pendant quelques minutes une laide, ce qui dans la vie réelle eût demandé des années d’habitude, de collage VII

*Crépelage : Un léger crépelage ajouté à la brosse de ses cheveux roux  I ; chaque matin le crespelage de ses cheveux me causa longtemps la même surprise V

*Débarbouillage : ces têtes qu’ils se sont faites depuis longtemps sans le vouloir, ne se laissent pas défaire, par un débarbouillage, une fois la fête finie VII

*Débarquage : C’était, en somme, à l’hôtel, ce « débarquage » des Cambremer que ma grand’mère redoutait IV

*Décolletage : l’eau dégoulinante de son décolletage dans l’intérieur de sa robe, elle fut aussi trempée que si on l’avait plongée dans un bain IV

*Découchage : [Les] parents de M. Nissim Bernard, lesquels ne soupçonnaient pas la vraie raison de son retour annuel à Balbec et ce que la pédante Mme Bloch appelait ses découchages en cuisine IV

*Découpage : « Comment, vous ne m’avez pas vu découper moi-même les dindonneaux ? » Je lui répondis que, n’ayant pu voir jusqu’ici Rome, Venise, Sienne, le Prado, le musée de Dresde, les Indes, Sarah dans Phèdre, je connaissais la résignation et que j’ajouterais son découpage des dindonneaux à ma liste IV

*Dévergondage : plusieurs de ces dames versant très vite dans le dévergondage des mœurs III ; Ma pauvre tante! Elle gardera la réputation d’une personne de l’ancien régime, d’un esprit éblouissant et d’un dévergondage effréné III ; j’avoue qu’un peu plus de dévergondage me plairait mieux III

*Ébouriffage : l’ébouriffage des œillets dans le vase II

*Embusquage : Encore fallait-il que le fidèle se prêtât à cet embusquage VII

*Feutrage : les sonorités s’étouffent dans l’illimité des distances et le feutrage de la neige V

*Griffonnage : vous avez dit vous-même en toute simplicité, que ce n’était qu’un griffonnage d’enfant (je l’avais dit, en effet, mais je n’en pensais pas un mot) II

*Grimage : Et comme elle n’avait pas qu’une perruque blonde, mais que tout atome sombre avait été expulsé de sa chair laquelle dévêtue de ses voiles bruns, semblait plus nue, recouverte seulement des rayons dégagés par un soleil intérieur, le grimage n’était pas que superficiel, mais incarné II

*Installage : en train de passer une revue d’installage III

*Levage : [Le chef de la Sûreté :] « Une autre fois, il faut être plus adroit. Dame, on ne fait pas des levages aussi brusquement que ça, ou ça rate VI

*Papotage : [Swann :] J’habite à trop de milliers de mètres d’altitude au-dessus des bas-fonds où clapotent et clabaudent de tels sales papotages, pour que je puisse être éclaboussé par les plaisanteries d’une Verdurin I

*Plaquage : Pauvre Albertine, quand elle avait cru que de me dire qu’elle avait été si liée avec l’amie de Mlle Vinteuil retarderait son « plaquage » V

*Plissage : les formes, — et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel, sous son plissage sévère et dévot — s’étaient abolies I ; La blancheur du plastron, d’une finesse de grésil et dont le frivole plissage avait des clochettes comme celles du muguet, s’étoilait des clairs reflets de la chambre II

*Racontage : Françoise ne voyait partout que « jalousies » et « racontages » II

*Téléphonage : Mme de Guermantes recevait les téléphonages, les confidences, les larmes III ; après m’avoir donné les détails du téléphonage, le lift nous quitta  IV ; Ma dépêche expliquait le téléphonage des Verdurin IV ; un nouveau téléphonage de Mme Verdurin IV ; l’attente d’un nouveau télégramme, d’un téléphonage de Saint-Loup VI ; l’absence même de ce téléphonage de Françoise VI ; Tous ces téléphonages de Mme Verdurin VII ; Après le dîner on montait dans les salons de la Patronne, puis les téléphonages commençaient VII

*Treillage : Le desséchement des tiges les avait incurvées en un capricieux treillage I ; le balcon était pâle et réfléchissant comme une eau matinale, et mille reflets de la ferronnerie de son treillage étaient venus s’y poser I ; là, étincelant parmi le treillage à claire-voie et rempli d’azur des branches III ; petite déesse allégorique, dressée devant le treillage d’or de la voûte céleste V

*Tuyautage : sous son bonnet dont le tuyautage éclatant et fixe avait l’air d’être en biscuit I

 

Proust lui-même reconnaît leur originalité, ne serait-ce qu’en en mettant certains entre guillemets (chinage, débarquage, plaquage, racontage), en les attribuant à un personnage (découchage à Mme Bloch, griffonnage au Héros), ou en les utilisant dans un sens inhabituel (collage, décolletage, levage, tuyautage). Et qu’y a-t-il de plus mondain que crespelage, ébouriffage ou feutrage. Quant à téléphonage, tout nouveau pour désigner les appels grâce à un appareil qui est en train de naître, il résonne comme s’il était emberlificoté à la façon des fils du combiné…

 

Il est un passage de l’œuvre qui confirme la particularité, la curiosité de la finale. Dans le pastiche du Journal inédit des Goncourt, Proust reprend mariage, étage, crayonnage, marchandage, bavardage, déchiquetage, voyage, modelage.

Il ajoute — et ils sont carrément excentriques— chiffonnage, coiffage, coloriage, filtrage, papillotage, rayage, taquinage.

 

Nouvelle règle de trois : rapportée aux 3 215 mots du Journal, la terminaison pèse 0, 46 %. C’est 38 fois plus que les 0, 012 % du global !

[Merci à Olivier pour les calculs.]

Le pastiche étant là pour moquer la préciosité et l’acffectation de style des Goncourt (à ne pas confondre avec la recherche !), les cent cinquante-six noms en « age » ont bien une fonction singulière dans la Recherche.

 

Sans trop bien savoir où il me conduisait, cette fois, je ne puis que me réjouir des beaux (sinon utiles) fruits de ce décorticage compulsif.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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