Fiche — Marchand d’antiquités, un (Balbec)

Marchand d’antiquités, un [II]

Commerçant français

 

Personnage fictif.

 

Il est installé à Balbec.

Son magasin est entre la digue et la villa-atelier d’Elstir, située dans une avenue nouvelle.

 

 

En raccompagnant le peintre chez lui, un soir, le Héros voit surgir des jeunes filles. Pour se donner une contenance, il se plante devant la vitrine de l’antiquaire, laissant son compagnon avancer. Il fait semblant de s’intéresser aux vieilles faïences exposées. Convaincu qu’Elstir qui a engagé la conversation avec elles va l’appeler pour leur être présenté, le jeune homme se prépare à abandonner la devanture, mais la présentation espérée n’a pas lieu.

 

 

*Le soir tombait : il fallut revenir; je ramenais Elstir vers sa villa, quand tout d’un coup, tel Méphistophélès surgissant devant Faust, apparurent au bout de l’avenue — comme une simple objectivation irréelle et diabolique du tempérament opposé au mien, de la vitalité quasi-barbare et cruelle dont était si dépourvue ma faiblesse, mon excès de sensibilité douloureuse et d’intellectualité — quelques taches de l’essence impossible à confondre avec rien d’autre, quelques sporades de la bande zoophytique des jeunes filles, lesquelles avaient l’air de ne pas me voir, mais sans aucun doute n’en étaient pas moins en train de porter sur moi un jugement ironique. Sentant qu’il était inévitable que la rencontre entre elles et nous se produisît, et qu’Elstir allait m’appeler, je tournai le dos comme un baigneur qui va recevoir la lame; je m’arrêtai net et laissant mon illustre compagnon poursuivre son chemin, je restai en arrière, penché, comme si j’étais subitement intéressé par elle, vers la vitrine du marchand d’antiquités devant lequel nous passions en ce moment; je n’étais pas fâché d’avoir l’air de pouvoir penser à autre chose qu’à ces jeunes filles, et je savais déjà obscurément que quand Elstir m’appellerait pour me présenter, j’aurais la sorte de regard interrogateur qui décèle non la surprise, mais le désir d’avoir l’air surpris — tant chacun est un mauvais acteur ou le prochain un bon physiognomoniste —, que j’irais même jusqu’à indiquer ma poitrine avec mon doigt pour demander : «C’est bien moi que vous appelez ?» et accourir vite, la tête courbée par l’obéissance et la docilité, le visage dissimulant froidement l’ennui d’être arraché à la contemplation de vieilles faïences pour être présenté à des personnes que je ne souhaitais pas de connaître. Cependant je considérais la devanture en attendant le moment où mon nom crié par Elstir viendrait me frapper comme une balle attendue et inoffensive. La certitude de la présentation à ces jeunes filles avait eu pour résultat, non seulement de me faire à leur égard, jouer, mais éprouver, l’indifférence. Désormais inévitable, le plaisir de les connaître fut comprimé, réduit, me parut plus petit que celui de causer avec Saint-Loup, de dîner avec ma grand’mère, de faire dans les environs des excursions que je regretterais d’être probablement, par le fait de relations avec des personnes qui devaient peu s’intéresser aux monuments historiques, contraint de négliger. D’ailleurs, ce qui diminuait le plaisir que j’allais avoir, ce n’était pas seulement l’imminence mais l’incohérence de sa réalisation. Des lois aussi précises que celles de l’hydrostatique, maintiennent la superposition des images que nous formons dans un ordre fixe que la proximité de l’événement bouleverse. Elstir allait m’appeler. Ce n’était pas du tout de cette façon que je m’étais souvent, sur la plage, dans ma chambre, figuré que je connaîtrais ces jeunes filles. Ce qui allait avoir lieu, c’était un autre événement auquel je n’étais pas préparé. Je ne reconnaissais ni mon désir, ni son objet; je regrettais presque d’être sorti avec Elstir. Mais, surtout, la contraction du plaisir que j’avais auparavant cru avoir, était due à la certitude que rien ne pouvait plus me l’enlever. Et il reprit comme en vertu d’une force élastique, toute sa hauteur, quand il cessa de subir l’étreinte de cette certitude, au moment où m’étant décidé à tourner la tête, je vis Elstir arrêté quelques pas plus loin avec les jeunes filles, leur dire au revoir. (II, 302-303)

 

 

 

 


CATEGORIES : Commerçant, Personnage fictif/ AUTHOR : patricelouis

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