Fiche — Le lecteur

Lecteur, le [IV, V, VI, VII]

Ami du Héros

 

Personnage réel.

Vous !

 

Est-ce le Héros qui s’exprime ? Est-ce l’auteur ? A n’en pas douter, les deux ne font qu’un.

 

À treize reprises, celui qui dit « je » simule un échange avec celui qui lit.

 

Pour commencer, il l’appelle « certaines personnes », désignant celles et ceux qui ont lu le premier roman et qui s’étonneraient de la présentation de Cottard et de Swann favorable au premier.

Il lui laisse la parole pour qu’il l’interpelle et le critique. Sa réponse à « monsieur le lecteur » fuse sous la forme d’un appel à se taire.

Il assure ensuite le lecteur qu’il ne veut pas le laisser sur une fausse impression concernant Morel.

Il le prévient après que Cartier, frère de Mme de Villefranche, n’est pas Cartier, le bijoutier.

Il se désole encore que le lecteur s’offusque de ce qu’il peint.

La parole revient au lecteur qui accuse le « pauvre romancier » d’invraisemblances. L’interpelé balaie sèchement l’argument.

D’autre part, il se demande s’il a bien tenu le lecteur au courant d’un fait et enchaîne en supposant que cela n’importe pas.

Il explique aussi que ses mots n’expriment en rien ses sentiments.

En découvrant son article dans le Figaro, il se l’imagine, parmi d’autres, en train de le lire sous le nom de « monsieur X… »

Il s’adresse particulièrement au « jeune lecteur » pour le prémunir d’une possible erreur.

Il crédite le lecteur de comprendre et de bien sentir.

Il justifie l’expression « mon lecteur » dont les auteurs usent dans les préfaces, précisant qu’en fait le lecteur est lecteur de lui-même.

Enfin, il utilise la formule au pluriel, « mes lecteurs ».

 

 

*mon père répondit qu’un convive éminent, un savant illustre, comme Cottard, ne pouvait jamais mal faire dans un dîner, mais que Swann, avec son ostentation, avec sa manière de crier sur les toits ses moindres relations, était un vulgaire esbrouffeur que le marquis de Norpois eût sans doute trouvé selon son expression, «puant». Or cette réponse de mon père demande quelques mots d’explication, certaines personnes se souvenant peut-être d’un Cottard bien médiocre et d’un Swann poussant jusqu’à la plus extrême délicatesse, en matière mondaine, la modestie et la discrétion. (II, 1)

*Car les noms d’étape par lesquels nous passons, avant de trouver le nom vrai, sont, eux, faux, et ne nous rapprochent en rien de lui. Ce ne sont même pas à proprement parler des noms, mais souvent de simples consonnes et qui ne se retrouvent pas dans le nom retrouvé. D’ailleurs ce travail de l’esprit passant du néant à la réalité est si mystérieux, qu’il est possible, après tout, que ces consonnes fausses soient des perches préalables, maladroitement tendues pour nous aider à nous accrocher au nom exact. « Tout ceci, dira le lecteur, ne nous apprend rien sur le manque de complaisance de cette dame; mais puisque vous vous êtes si longtemps arrêté, laissez-moi, monsieur l’auteur, vous faire perdre une minute de plus pour vous dire qu’il est fâcheux que, jeune comme vous l’étiez (ou comme était votre héros s’il n’est pas vous), vous eussiez déjà si peu de mémoire, que de ne pouvoir vous rappeler le nom d’une dame que vous connaissiez fort bien. » C’est très fâcheux en effet, monsieur le lecteur […] mais taisez-vous et laissez-moi reprendre mon récit. (IV, 35-36)

*En ce moment nous sommes à la Raspelière où je viens dîner pour la première fois avec mon amie, et M. de Charlus avec Morel, fils supposé d’un « intendant » qui gagnait trente mille francs par an de fixe, avait une voiture et nombre de majordomes subalternes, de jardiniers, de régisseurs et de fermiers sous ses ordres. Mais puisque j’ai tellement anticipé, je ne veux cependant pas laisser le lecteur sous l’impression d’une méchanceté absolue qu’aurait eue Morel. (IV, 300-301)

*(Prévenons le lecteur que ce Cartier, frère de Mme de Villefranche, n’avait pas l’ombre de rapport avec le bijoutier du même nom) (V, 23)

*Avant de revenir à la boutique de Jupien, l’auteur tient à dire combien il serait contristé que le lecteur s’offusquât de peintures si étranges. (V, 27)

*Mais, malheureux romancier, pense le lecteur, vous tombez d’une invraisemblance dans une autre. On vous a vu passer la première et, si vos bourgeois ne sont pas de trop grands bourgeois, sont un peu bohèmes, un peu artistes, on admet que votre petite couturière soit reçue par deux ou trois d’entre eux. Mais la seconde invraisemblance est trop forte. Comment, M. de Charlus vainement attendu tous les jours de l’année par tant d’ambassadeurs et de duchesses, ne dînant pas avec le prince de Croy parce qu’on donne le pas à celui-ci, M. de Charlus, tout le temps qu’il dérobe à ces grandes dames, à ces grands seigneurs, le passait chez la nièce d’un giletier! D’abord, raison suprême, Morel était là. N’y eut-il pas été, je ne vois aucune invraisemblance, ou bien alors vous jugez comme eût fait un commis d’Aimé. (V, 29-30)

*Je ne sais si j’ai dit combien la duchesse de Guermantes avait vu… […] pourrais-je le demander au lecteur comme à un ami à qui on ne se rappelle plus, après tant d’entretiens, si on a pensé ou trouvé l’occasion de le mettre au courant d’une certaine chose ? Que je l’aie fait ou non… (V, 160)

*Mes paroles ne reflétaient donc nullement mes sentiments. Si le lecteur n’en a que l’impression assez faible, c’est qu’étant narrateur je lui expose mes sentiments en même temps que je lui répète mes paroles. Mais si je lui cachais les premiers et s’il connaissait seulement les secondes, mes actes, si peu en rapport avec elles, lui donneraient si souvent l’impression d’étranges revirements qu’il me croirait à peu près fou. (V, 239)

*[En lisant son propre article publié par le Figaro] Je voyais Bloch, les Guermantes, Legrandin, Andrée, monsieur X…, tirer chacun à son tour de chaque phrase les images qu’il y enferme; au moment même où j’essaie d’être un lecteur quelconque, je lis en auteur, mais pas en auteur seulement. (VI, 108)

*Une autre erreur encore que tout jeune lecteur peu au courant eût été porté à faire eût été de croire que le baron et la baronne de Forcheville faisaient part en tant que parents et beaux-parents du marquis de Saint-Loup, c’est-à-dire du côté Guermantes. Or de ce côté ils n’avaient pas à figurer puisque c’était Robert qui était parent des Guermantes et non Gilberte. Non, le baron et la baronne de Forcheville, malgré cette fausse apparence, figuraient du côté de la mariée, il est vrai, et non du côté Cambremer, à cause non pas des Guermantes mais de Jupien, dont notre lecteur doit savoir qu’Odette était la cousine. (VI, 181)

*Et le lecteur comprend que ce ton sec, c’est le chagrin / Et le lecteur sent bien que… (VII, 40)

*L’écrivain ne dit que par une habitude prise dans le langage insincère des préfaces et des dédicaces, « mon lecteur ». En réalité, chaque lecteur est quand il lit, le propre lecteur de soi-même. L’ouvrage de l’écrivain n’est qu’une espèce d’instrument optique qu’il offre au lecteur afin de lui permettre de discerner ce que sans ce livre, il n’eût peut-être pas vu en soi-même. La reconnaissance en soi-même, par le lecteur, de ce que dit le livre, est la preuve de la vérité de celui-ci et vice-versa, au moins dans une certaine mesure, la différence entre les deux textes pouvant être souvent imputée non à l’auteur mais au lecteur. De plus le livre peut être trop savant, trop obscur pour le lecteur naïf et ne lui présenter ainsi qu’un verre trouble avec lequel il ne pourra pas lire. Mais d’autres particularités (comme l’inversion) peuvent faire que le lecteur ait besoin de lire d’une certaine façon pour bien lire; l’auteur n’a pas à s’en offenser mais au contraire à laisser la plus grande liberté au lecteur en lui disant : « Regardez vous-même si vous voyez mieux avec ce verre-ci, avec celui-là, avec cet autre ». (VII, 156)

*Ils ne seraient pas, comme je l’ai déjà montré, mes lecteurs… (VII, 243)

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Personnage réel/ AUTHOR : patricelouis

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