Fiche — Duc de Guastalla II

Guastalla, duc de [III]

Aristocrate français, Empire

 

Personnage fictif.

 

Le traité de Fontainebleau établit en 1814 que « les duchés de Parme, Plaisance et Guastalla appartiendront en toute propriété et souveraineté à sa Majesté l’Impératrice Marie-Louise. Ceux-ci iront à son fils et à sa descendance en ligne directe. Le prince, son fils, prendra à partir de ce moment le titre de Prince de Parme, Plaisance et Guastalla ». Pour les familles dirigeant le duché auparavant, c’est une usurpation.

 

 

La princesse de Parme le tient pour un usurpateur, portant le même titre que son fils Albert.

La duchesse de Guermantes assure, tout en reconnaissant que ce n’est guère convenable, qu’il est très agréable, que sa chambre où il l’a reçue alité rappelle un tableau de Moreau. Interrogée par la princesse de Parme si c’est un joli garçon, elle répond qu’il ressemble à un tapir, à une reine Hortense pour abat-jour, à un mameluck. Au duc de Bréauté-Consalvi qui a entendu dire qu’il est snob, elle répond qu’intelligent il ne peut l’être qu’en apparence, qu’il est encore fin et drôle. N’étant pas reçu, du fait de son extraction, son snobisme — conclue-t-elle — ne peut s’exercer.

Charlus a le plus grand mépris pour lui, ne voulant connaître comme duc de Guastalla que le fils de la princesse de Parme, son cousin. Quant à celui-là, fils d’une Iéna ainsi nommée car elle couche sous le pont d’Iéna, il porte un titre indisponible.

 

 

*[La duchesse de Guermantes à la princesse de Parme :] Mais c’est vrai, Votre Altesse ne connaît pas leur collection [aux Iéna]. Oh! elle devrait absolument y venir une fois avec moi. C’est une des choses les plus magnifiques de Paris, c’est un musée qui serait vivant.

Et comme cette proposition était une des audaces les plus Guermantes de la duchesse, parce que les Iéna étaient pour la princesse de Parme de purs usurpateurs, leur fils portant, comme le sien, le titre de duc de Guastalla, Mme de Guermantes en la lançant ainsi ne se retint pas (tant l’amour qu’elle portait à sa propre originalité l’emportait encore sur sa déférence pour la princesse de Parme) de jeter sur les autres convives des regards amusés et souriants. (III, 363)

*— Mon Dieu, si vous croyez, dit la princesse, mais il me semble que ce ne sera pas facile.

— Mais Madame verra que tout s’arrangera très bien. Ce sont de très bonnes gens, pas bêtes. Nous y avons mené Mme de Chevreuse, ajouta la duchesse sachant la puissance de l’exemple, elle a été ravie. Le fils est même très agréable… Ce que je vais dire n’est pas très convenable, ajouta-t-elle, mais il a une chambre et surtout un lit où on voudrait dormir — sans lui! Ce qui est encore moins convenable, c’est que j’ai été le voir une fois pendant qu’il était malade et couché. À côté de lui, sur le rebord du lit, il y avait sculptée une longue Sirène allongée, ravissante, avec une queue en nacre, et qui tient dans la main des espèces de lotus. Je vous assure, ajouta Mme de Guermantes, — en ralentissant son débit pour mettre encore mieux en relief les mots qu’elle avait l’air de modeler avec la moue de ses belles lèvres, le fuselage de ses longues mains expressives, et tout en attachant sur la princesse un regard doux, fixe et profond, — qu’avec les palmettes et la couronne d’or qui était à côté, c’était émouvant; c’était tout à fait l’arrangement du Jeune Homme et la Mort de Gustave Moreau (Votre Altesse connaît sûrement ce chef-d’œuvre). La princesse de Parme, qui ignorait même le nom du peintre, fit de violents mouvements de tête et sourit avec ardeur afin de manifester son admiration pour ce tableau. Mais l’intensité de sa mimique ne parvint pas à remplacer cette lumière qui reste absente de nos yeux tant que nous ne savons pas de quoi on veut nous parler.

— Il est joli garçon, je crois ? demanda-t-elle.

— Non, car il a l’air d’un tapir. Les yeux sont un peu ceux d’une reine Hortense pour abat-jour. Mais il a probablement pensé qu’il serait un peu ridicule pour un homme de développer cette ressemblance, et cela se perd dans des joues encaustiquées qui lui donnent un air assez mameluck. On sent que le frotteur doit passer tous les matins. Swann, ajouta-t-elle, revenant au lit du jeune duc, a été frappé de la ressemblance de cette Sirène avec la Mort de Gustave Moreau. Mais d’ailleurs, ajouta-t-elle d’un ton plus rapide et pourtant sérieux, afin de faire rire davantage, il n’y a pas à nous frapper, car c’était un rhume de cerveau, et le jeune homme se porte comme un charme.

— On dit qu’il est snob ? demanda M. de Bréauté d’un air malveillant, allumé et en attendant dans la réponse la même précision que s’il avait dit : «On m’a dit qu’il n’avait que quatre doigts à la main droite, est-ce vrai ?»

— M…on Dieu, n…on, répondit Mme de Guermantes avec un sourire de douce indulgence. Peut-être un tout petit peu snob d’apparence, parce qu’il est extrêmement jeune, mais cela m’étonnerait qu’il le fût en réalité, car il est intelligent, ajouta-t-elle, comme s’il y eût eu à son avis incompatibilité absolue entre le snobisme et l’intelligence. «Il est fin, je l’ai vu drôle», dit-elle encore en riant d’un air gourmet et connaisseur, comme si porter le jugement de drôlerie sur quelqu’un exigeait une certaine expression de gaîté, ou comme si les saillies du duc de Guastalla lui revenaient à l’esprit en ce moment. «Du reste, comme il n’est pas reçu, ce snobisme n’aurait pas à s’exercer», reprit-elle sans songer qu’elle n’encourageait pas beaucoup de la sorte la princesse de Parme.

— Je me demande ce que dira le prince de Guermantes, qui l’appelle Mme Iéna, s’il apprend que je suis allée chez elle. (III, 364-365)

*Je changeai de conversation et lui demandai si la princesse d’Iéna était une personne intelligente. M. de Charlus m’arrêta, et prenant le ton le plus méprisant que je lui connusse :

— Ah! Monsieur, vous faites allusion ici à un ordre de nomenclature où je n’ai rien à voir. Il y a peut-être une aristocratie chez les Tahitiens, mais j’avoue que je ne la connais pas. Le nom que vous venez de prononcer, c’est étrange, a cependant résonné, il y a quelques jours, à mes oreilles. On me demandait si je condescendrais à ce que me fût présenté le jeune duc de Guastalla. La demande m’étonna, car le duc de Guastalla n’a nul besoin de se faire présenter à moi, pour la raison qu’il est mon cousin et me connaît de tout temps; c’est le fils de la princesse de Parme, et en jeune parent bien élevé, il ne manque jamais de venir me rendre ses devoirs le jour de l’an. Mais, informations prises, il ne s’agissait pas de mon parent, mais d’un fils de la personne qui vous intéresse. Comme il n’existe pas de princesse de ce nom, j’ai supposé qu’il s’agissait d’une pauvresse couchant sous le pont d’Iéna et qui avait pris pittoresquement le titre de princesse d’Iéna, comme on dit la Panthère des Batignolles ou le Roi de l’Acier. Mais non, il s’agissait d’une personne riche dont j’avais admiré à une exposition des meubles fort beaux et qui ont sur le nom du propriétaire la supériorité de ne pas être faux. Quant au prétendu duc de Guastalla, ce devait être l’agent de change de mon secrétaire, l’argent procure tant de choses. Mais non; c’est l’Empereur, paraît-il, qui s’est amusé à donner à ces gens un titre précisément indisponible. C’est peut-être une preuve de puissance, ou d’ignorance, ou de malice, je trouve surtout que c’est un fort mauvais tour qu’il a joué ainsi à ces usurpateurs malgré eux. Mais enfin je ne puis vous donner d’éclaircissements sur tout cela, ma compétence s’arrête au faubourg Saint-Germain (III, 395-396)

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Aristocrate, Personnage fictif/ AUTHOR : patricelouis

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