Fiche — B., à la pudeur virile après la mort d’un soldat, l’officier 

B., à la pudeur virile après la mort d’un soldat, l’officier [VII]

Militaire français

 

Personnage fictif.

 

 

Il a le cœur rude et se prémunit de toute effusion avec un autre homme qui ne relèverait pourtant pas de l’homosexualité.

Le Héros l’imagine, comme il imagine un diplomate, dans une première situation, le moment où il quitte un ami qui va peut-être mourir au front. Il se fait bougon pour ne pas pleurer et explose en traitant l’autre de « bougre d’idiot », et d’ « espèce d’imbécile », en le sommant de l’embrasser et de prendre l’argent qu’il lui tend. Il l’imagine ensuite après la mort d’un « petit » du bataillon pour lequel il avait de l’affection. B. cache son émotion en parlant avec moult détails de la vie quotidienne au bataillon. Le Héros imagine enfin les deux hommes veillant un mourant et enlevant leur couvre-chef quand il meurt. Virils, ils ne veulent parler ni de chagrin ni de tendresse mais les conditions météo ne sont pour rien dans leur geste d’hommage face à la majesté de la mort.

 

 

*En dehors de l’homosexualité chez les gens les plus opposés par nature à l’homosexualité, il existe un certain idéal conventionnel de virilité, qui, si l’homosexuel n’est pas un être supérieur, se trouve à sa disposition, pour qu’il le dénature d’ailleurs. Cet idéal – de certains militaires, de certains diplomates – est particulièrement exaspérant. Sous sa forme la plus basse, il est simplement la rudesse du cœur qui ne veut pas avoir l’air d’être ému, et qui au moment d’une séparation avec un ami qui va peut-être être tué, a au fond une envie de pleurer dont personne ne se doute, parce qu’il la recouvre sous une colère grandissante qui finit par cette explosion au moment où on se quitte : «Allons, tonnerre de Dieu! bougre d’idiot, embrasse-moi donc et prends donc cette bourse qui me gêne, espèce d’imbécile.» Le diplomate, l’officier, l’homme qui sent que seule une grande œuvre nationale compte, mais qui a tout de même eu une affection pour le «petit» qui était à la légation ou au bataillon et qui est mort des fièvres ou d’une balle, présente le même goût de virilité sous une forme plus habile, plus savante, mais au fond plus haïssable. Il ne veut pas pleurer le «petit», il sait que bientôt on n’y pensera pas plus que le chirurgien bon cœur qui pourtant, le soir de la mort d’une petite malade contagieuse, a du chagrin qu’il n’exprime pas. Pour peu que le diplomate soit écrivain et raconte cette mort, il ne dira pas qu’il a eu du chagrin; non; d’abord par «pudeur virile», ensuite par habileté artistique qui fait naître l’émotion en la dissimulant. Un de ses collègues et lui veilleront le mourant. Ils parleront des affaires de la légation ou du bataillon, même avec plus de précision que d’habitude.

«B. me dit : Vous n’oublierez pas qu’il y a demain revue du général; tâchez que vos hommes soient propres.» Lui qui était d’habitude si doux avait un ton plus sec que d’habitude, je remarquais qu’il évitait de me regarder, moi-même je me sentais nerveux aussi.» Et le lecteur comprend que ce ton sec, c’est le chagrin chez les êtres qui ne veulent pas avoir l’air d’avoir du chagrin, ce qui serait simplement ridicule, mais ce qui est assez désespérant et hideux, parce que c’est la manière d’avoir du chagrin d’êtres qui croient que le chagrin ne compte pas, que la vie est plus sérieuse que les séparations, etc., de sorte qu’ils donnent dans les morts cette impression de mensonge, de néant, que donne au jour de l’an le monsieur qui, en vous apportant des marrons glacés dit : «Je vous la souhaite bonne et heureuse» en ricanant, mais le dit tout de même.

Pour finir le récit de l’officier ou du diplomate veillant, la tête couverte parce qu’on a transporté le blessé en plein air, le moribond, à un moment donné tout est fini : «Je pensais : il faut retourner préparer les choses pour l’astiquage; mais je ne sais vraiment pas pourquoi, au moment où le docteur lâcha le pouls, B. et moi, il se trouva que sans nous être entendus, le soleil tombait d’aplomb, peut-être avions-nous chaud, debout devant le lit, nous enlevâmes nos képis.» Et le lecteur sent bien que ce n’est pas à cause de la chaleur, du soleil, mais par émotion devant la majesté de la mort que les deux hommes virils, qui jamais n’ont le mot tendresse ou chagrin à la bouche, se sont découverts. (VII, 39-40)

 


CATEGORIES : Militaire, Personnage fictif/ AUTHOR : patricelouis

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