En être ou ne pas en être

En être ou ne pas en être

 

Le plus savoureux des quiproquos…

C’est une déformation de la célèbre formule shakespearienne « To be or not to be ».

Pour tout un chacun, la première moitié signifie faire partie d’un groupe, n’importe lequel.

Elle n’est suivie d’aucune formule du style « de sa poche, pour ses frais, quitte pour la peur, comme deux ronds de flan, réduit à, convenu, tout retourné (quoique !), etc. Non, c’est « en être » tout court.

Pour des esprits avisés, la communauté concernée ne peut être que celle des homosexuels, qui s’y reconnaîtront. Prosaïquement dit, c’est « en être » de la jaquette (flottante ou pas), de la pédale. Dire d’un homme qu’il « en est », c’est révéler ses orientations sexuelles, sans avoir besoin de les nommer.

Proust joue avec délectation de l’ambiguïté entre des utilisateurs ingénus et des initiés concernés. Confusion garantie, équivoque assurée. Et, comme par hasard, Charlus est le plus souvent au cœur des échanges sur le sujet.

 

Ça commence moderato :

*Or, à peine arrivés, les sodomistes quitteraient la ville pour ne pas avoir l’air d’en être, prendraient femme, entretiendraient des maîtresses dans d’autres cités, où ils trouveraient d’ailleurs toutes les distractions convenables. (IV, 23)

 

Puis, il y a les mots innocents de M. Verdurin au baron :

*« Tenez, je vais pouvoir vous montrer tout de suite ses fleurs », me dit-elle en voyant que son mari lui faisait signe qu’on pouvait se lever de table. Et elle reprit le bras de M. de Cambremer. M. Verdurin voulut s’en excuser auprès de M. de Charlus, dès qu’il eut quitté Mme de Cambremer, et lui donner ses raisons, surtout pour le plaisir de causer de ces nuances mondaines avec un homme titré, momentanément l’inférieur de ceux qui lui assignaient la place à laquelle ils jugeaient qu’il avait droit. Mais d’abord il tint à montrer à M. de Charlus qu’intellectuellement il l’estimait trop pour penser qu’il pût faire attention à ces bagatelles : « Excusez-moi de vous parler de ces riens, commença-t-il, car je suppose bien le peu de cas que vous en faites. Les esprits bourgeois y font attention, mais les autres, les artistes, les gens qui en sont vraiment, s’en fichent. Or dès les premiers mots que nous avons échangés, j’ai compris que vous en étiez ! M. de Charlus, qui donnait à cette locution un sens fort différent, eut un haut-le-corps. Après les œillades du docteur, l’injurieuse franchise du Patron le suffoquait. « Ne protestez pas, cher Monsieur, vous en êtes, c’est clair comme le jour, reprit M. Verdurin. Remarquez que je ne sais pas si vous exercez un art quelconque, mais ce n’est pas nécessaire. Ce n’est pas toujours suffisant. Degrange, qui vient de mourir, jouait parfaitement avec le plus robuste mécanisme, mais n’en était pas, on sentait tout de suite qu’il n’en était pas. Brichot n’en est pas. Morel en est, ma femme en est, je sens que vous en êtes… — Qu’alliez-vous me dire ? » interrompit M. de Charlus, qui commençait à être rassuré sur ce que voulait signifier M. Verdurin, mais qui préférait qu’il criât moins haut ces paroles à double sens. « Nous vous avons mis seulement à gauche », répondit M. Verdurin. M. de Charlus, avec un sourire compréhensif, bonhomme et insolent, répondit : « Mais voyons ! Cela n’a aucune importance, ici ! » Et il eut un petit rire qui lui était spécial (IV, 238-239)

 

Il y a la proposition candide de Mme Verdurin au même de se joindre à une promenade en voiture :

*Après-demain nous irons à Harambouville en voiture. La route est magnifique, il y a du cidre délicieux. Venez donc. Vous, Brichot, vous viendrez aussi. Et vous aussi, Ski. Ça fera une partie que, du reste, mon mari a dû arranger d’avance. Je ne sais trop qui il a invité. Monsieur de Charlus, est-ce que vous en êtes ? » Le baron, qui n’entendit que cette phrase et ne savait pas qu’on parlait d’une excursion à Harambouville, sursauta : « Étrange question », murmura-t-il d’un ton narquois par lequel Mme Verdurin se sentit piquée (IV, 258)

 

Il y a encore le passage où Robert ingénu dit ne pas connaître les Verdurin :

*« Non, me dit-il, je trouve ce genre de milieux cléricaux exaspérants. » Je ne compris pas d’abord l’adjectif « « clérical» appliqué aux Verdurin, mais la fin de la phrase de Saint-Loup m’éclaira sa pensée, ses concessions à des modes de langage qu’on est souvent étonné de voir adopter par des hommes intelligents. « Ce sont des milieux, me dit-il, où on fait tribu, où on fait congrégation et chapelle. Tu ne me diras pas que ce n’est pas une petite secte ; on est tout miel pour les gens qui en sont, on n’a pas assez de dédain pour les gens qui n’en sont pas. La question n’est pas, comme pour Hamlet, d’être ou de ne pas être, mais d’en être ou de ne pas en être. Tu en es, mon oncle Charlus en est. Que veux-tu ? moi je n’ai jamais aimé ça, ce n’est pas ma faute. » (IV, 294)

Ce serait regrettable d’omettre la variante angélique « marchent-ils ensemble ? » à propos de deux hommes, dans la bouche, décidément, de Mme Verdurin :

*« «Le baron et le prince de Guermantes, est-ce que ça marche ? — Mon Dieu, Madame, pour l’un des deux je crois pouvoir le dire. — Mais l’un des deux, qu’est-ce que ça peut me faire ? avait repris Mme Verdurin irritée. Je vous demande s’ils marchent ensemble ? — Ah! Madame, voilà des choses qui sont bien difficiles à savoir. » Mme Verdurin n’y mettait aucune malice. Elle était certaine des mœurs du baron, mais quand elle s’exprimait ainsi elle n’y pensait nullement, mais seulement à savoir si on pouvait inviter ensemble le prince et M. de Charlus, si cela corderait. Elle ne mettait aucune intention malveillante dans l’emploi de ces expressions toutes faites et que les « petits clans » artistiques favorisent. Pour se parer de M. de Guermantes, elle voulait l’emmener, l’après-midi qui suivrait le déjeuner, à une fête de charité et où des marins de la côte figureraient un appareillage. Mais n’ayant pas le temps de s’occuper de tout, elle délégua ses fonctions au fidèle des fidèles, au baron.  « Vous comprenez, il ne faut pas qu’ils restent immobiles comme des moules, il faut qu’ils aillent, qu’ils viennent, qu’on voie le branle-bas, je ne sais pas le nom de tout ça. Mais vous, qui allez souvent au port de Balbec-Plage, vous pourriez bien faire faire une répétition sans vous fatiguer. Vous devez vous y entendre mieux que moi, M. de Charlus, à faire marcher des petits marins. Mais, après tout, nous nous donnons bien du mal pour M. de Guermantes. C’est peut-être un imbécile du Jockey. Oh ! mon Dieu, je dis du mal du Jockey, et il me semble me rappeler que vous en êtes. Hé baron, vous ne me répondez pas, est-ce que vous en êtes ? Vous ne voulez pas sortir avec nous ? Tenez, voici un livre que j’ai reçu, je pense qu’il vous intéressera. C’est de Roujon. Le titre est joli : Parmi les hommes. » (IV, 310)

 

La formule, dans un courrier de Léa, « célèbre pour le goût exclusif qu’elle avait pour les femmes », à Morel peut bouleverser Charlus qui l’ouvre par mégarde :

*Or sa lettre à Morel (que M. de Charlus ne soupçonnait même pas la connaître) était écrite sur le ton le plus passionné. Sa grossièreté empêche qu’elle soit reproduite ici, mais on peut mentionner que Léa ne lui parlait qu’au féminin en lui disant : « grande sale, va ! », « ma belle chérie, toi tu en es au moins, etc. ». Et dans cette lettre il était question de plusieurs autres femmes qui ne semblaient pas être moins amies de Morel que de Léa. D’autre part, la moquerie de Morel à l’égard de M. de Charlus, et de Léa à l’égard d’un officier qui l’entretenait et dont elle disait : « Il me supplie dans ses lettres d’être sage ! Tu parles ! mon petit chat blanc », ne révélait pas à M. de Charlus une réalité moins insoupçonnée de lui que n’étaient les rapports si particuliers de Morel avec Léa. Le baron était surtout troublé par ces mots « en être ». Après l’avoir d’abord ignoré, il avait enfin, depuis un temps bien long déjà, appris que lui-même « en était ». Or voici que cette notion qu’il avait acquise se trouvait remise en question. Quand il avait découvert qu’il « en était » il avait cru par là apprendre que son goût, comme dit Saint-Simon, n’était pas celui des femmes. Or voici que, pour Morel, cette expression « en être » prenait une extension que M. de Charlus n’avait pas connue, tant et si bien que Morel prouvait, d’après cette lettre, qu’il « en était » en ayant le même goût que des femmes pour des femmes mêmes. Dès lors la jalousie de M. de Charlus n’avait plus de raison de se borner aux hommes que Morel connaissait, mais allait s’étendre aux femmes elles-mêmes. Ainsi les êtres qui « en étaient » n’étaient pas seulement ceux qu’il avait crus, mais toute une immense partie de la planète, composée aussi bien de femmes que d’hommes, aimant non seulement les hommes mais les femmes, et le baron, devant la signification nouvelle d’un mot qui lui était si familier, se sentait torturé par une inquiétude de l’intelligence autant que du cœur, née de ce double mystère, où il y avait à la fois de l’agrandissement de sa jalousie et de l’insuffisance soudaine d’une définition. (V, 146-147)

 

Plus tard, l’aristocrate retrouve le sens de l’expression dont il a l’habitude :

*Vous-même, Brichot, qui mettriez votre main au feu de la vertu de tel ou tel homme qui vient ici et que les renseignés connaissent comme le loup blanc, vous devez croire, comme tout le monde, à ce qu’on dit de tel homme en vue qui incarne ces goûts-là pour la masse, alors qu’il « n’en est pas » pour deux sous. Je dis pour deux sous, parce que, si nous y mettions vingt-cinq louis, nous verrions le nombre des petits saints diminuer jusqu’à zéro. Sans cela le taux des saints, si vous voyez de la sainteté là dedans, se tient, en règle générale, entre 3 et 4 sur 10.» (V, 204)

 

C’est à nouveau Mme Verdurin qui se fait ambiguë sans le savoir :

*Morel, qui était au bureau de la presse et dont personne ne connaissait la situation irrégulière, affectait de trouver, son sang français bouillant dans ses veines comme le jus des raisins de Combray, que c’était peu de chose que d’être dans un bureau pendant la guerre et feignait de vouloir s’engager (alors qu’il n’avait qu’à rejoindre) pendant que Mme Verdurin faisait tout ce qu’elle pouvait pour lui persuader de rester à Paris. Certes, elle était indignée que M. de Cambremer à son âge fût dans un état-major et de tout homme qui n’allait pas chez elle, elle disait : « Où est-ce qu’il a encore trouvé le moyen de se cacher celui-là ? » et si on affirmait que celui-là était en première ligne depuis le premier jour, répondait sans scrupule de mentir ou peut-être par habitude de se tromper : « Mais pas du tout, il n’a pas bougé de Paris, il fait quelque chose d’à peu près aussi dangereux que de promener un ministre, c’est moi qui vous le dis, je vous en réponds, je le sais par quelqu’un qui l’a vu » ; mais, pour les fidèles, ce n’était pas la même chose, elle ne voulait pas les laisser partir, considérant la guerre comme une grande « ennuyeuse » qui les faisait la lâcher ; aussi faisait-elle toutes les démarches pour qu’ils restassent, ce qui lui donnerait le double plaisir de les avoir à dîner et quand ils n’étaient pas encore arrivés ou déjà partis de flétrir leur inaction. Encore fallait-il que le fidèle se prêtât à cet embusquage, et elle était désolée de voir Morel feindre de vouloir s’y montrer récalcitrant ; aussi lui disait-elle : « Mais si, vous servez dans ce bureau et plus qu’au front. Ce qu’il faut, c’est être utile, faire vraiment partie de la guerre, en être. Il y a ceux qui en sont et les embusqués. Eh bien, vous, vous en êtes, et soyez tranquille tout le monde le sait, personne ne vous jette la pierre. ». (VII, 56)

 

Le mot de la fin revient naturellement à Charlus :

*On m’a raconté qu’à cette époque-là il [Charlus] était en proie presque chaque jour à des crises de dépression mentale caractérisée non pas positivement par de la divagation, mais par la confession à haute voix, devant des tiers dont il oubliait la présence ou la sévérité, d’opinions qu’il avait l’habitude de cacher, sa germanophilie par exemple. Si longtemps après la fin de la guerre, il gémissait de la défaite des Allemands parmi lesquels il se comptait et disait orgueilleusement : « Et pourtant il ne se peut pas que nous ne prenions pas notre revanche, car nous avons prouvé que c’est nous qui étions capables de la plus grande résistance, et qui avions la meilleure organisation ». Ou bien ses confidences prenaient un autre ton, et il s’écriait rageusement : « Que Lord X ou le prince de ** ne viennent pas redire ce qu’ils disaient hier car je me suis tenu à quatre pour ne pas leur répondre : « Vous savez bien que vous en êtes au moins autant que moi ». Inutile d’ajouter que quand M. de Charlus faisait ainsi, dans les moments ou, comme on dit, il n’était pas très « présent », des aveux germanophiles ou autres, les personnes de l’entourage qui se trouvaient là, que ce fût Jupien ou la duchesse de Guermantes, avaient l’habitude d’interrompre les paroles imprudentes et d’en donner pour les tiers moins intimes et plus indiscrets une interprétation forcée mais honorable. (VII, 123)

 

Oui, tout est affaire d’interprétation.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

 

 

 

 

*Or, à peine arrivés, les sodomistes quitteraient la ville pour ne pas avoir l’air d’en être, prendraient femme, entretiendraient des maîtresses dans d’autres cités, où ils trouveraient d’ailleurs toutes les distractions convenables. (IV, 23)

 

 

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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