En avant la zizique ! (4)

En avant la zizique ! (4)

 

Les plus fabuleux créateurs sont sans doute les fictifs dans À la Recherche du Temps perdu.

 

Pour la littérature, la quintessence du grand écrivain se nomme Bergotte ; pour la peinture, c’est Elstir. Et pour la musique, il s’agit de Vinteuil et de sa sonate.

 

Proust est un filou — la phrase est à prononcer à la mode des anciens d’Illiers qui n’expriment pas le « st » final. Il n’a pas son pareil pour brouiller les pistes.

 

Vinteuil en est une illustration lumineuse. Il est présenté de sorte qu’il n’y ait pas de filiation logique entre le vieux musicien et sa sonate. Il ne peut être double. Ils sont deux. Comment pourrait-il être l’obscur professeur de piano à Montjouvain, l’ancien organiste de village, auteur de « pauvres morceaux » qui « resteraient inconnus », et le musicien fameux à Paris ?

Ici, il y a « le père Vinteuil » ou « ce pauvre M. Vinteuil » ; là, on parle du compositeur célébré d’une Sonate mémorable.

 

*D’une bonne famille, il avait été le professeur de piano des sœurs de ma grand’mère et quand, après la mort de sa femme et un héritage qu’il avait fait, il s’était retiré auprès de Combray, on le recevait souvent à la maison. (I, 79)

*chaque fois qu’il venait de quitter M. Vinteuil, il [Swann] se rappelait qu’il avait depuis quelque temps un renseignement à lui demander sur quelqu’un qui portait le même nom que lui, un de ses parents, croyait-il. (I, 106)

*elle [Ma mère] savait qu’il avait renoncé à jamais à achever de transcrire au net toute son œuvre des dernières années, pauvres morceaux d’un vieux professeur de piano, d’un ancien organiste de village dont nous imaginions bien qu’ils n’avaient guère de valeur en eux-mêmes, mais que nous ne méprisions pas parce qu’ils en avaient tant pour lui dont ils avaient été la raison de vivre avant qu’il les sacrifiât à sa fille, et qui pour la plupart pas même notés, conservés seulement dans sa mémoire, quelques-uns inscrits sur des feuillets épars, illisibles, resteraient inconnus; (I, 113-114)

 

Swann ne conçoit pas que ce soit le même homme que l’auteur du morceau qu’il découvre sous les doigts du jeune pianiste chez les Verdurin :

*À la fin, elle [la phrase aérienne et odorante qu’il aimait] s’éloigna, indicatrice, diligente, parmi les ramifications de son parfum, laissant sur le visage de Swann le reflet de son sourire. Mais maintenant il pouvait demander le nom de son inconnue (on lui dit que c’était l’andante de la Sonate pour piano et violon de Vinteuil), il la tenait, il pourrait l’avoir chez lui aussi souvent qu’il voudrait, essayer d’apprendre son langage et son secret. (I, 150)

*il [Swann] demandait des renseignements sur Vinteuil, sur son œuvre, sur l’époque de sa vie où il avait composé cette sonate, sur ce qu’avait pu signifier pour lui la petite phrase, c’est cela surtout qu’il aurait voulu savoir. (I, 151)

 

Méconnaissable sous ses deux espèces, le musicien est pourtant bien unique. Ironie proustienne : Swann est vu d’une façon par la famille du Héros à Combray, avec des relations insignifiantes, alors qu’à Paris, il est l’ami des grands de ce monde.

 

Arrêtons-nous sur la sonate, qui s’impose comme l’air national de la liaison entre Swann et Odette.

 

Les musicologues patentés ont trouvé les différentes sources d’inspiration de cette œuvre fictive :

La Sonate n°1 pour violon et piano, op. 75 (1885) de Saint-Saëns, que Proust trouvait cependant « « médiocre »

L’enchantement du vendredi Saint dans Parsifal (18882) de Wagner.

La Sonate FWV 8 en la majeur (1886) de Franck.

Le Prélude du premier acte de Lohengrin (1850) de Wagner.

La Ballade opus 19 pour Piano et Orchestre (1881) de Fauré.

 

Reynaldo Hahn confie à Henri Bardac : « Teintée, dans l’esprit de Marcel, de réminiscences franckiennes, fauréennes et même wagnériennes, c’est un passage de la Sonate en ré mineur de Saint-Saëns. »

Proust a lui-même donné une clé en parlant à Jacques de Lacretelle d’une « chose de Schubert ».

 

Benoît Duteurtre penche pour l’art de Fauré, compositeur familier des salons de l’époque où chacun chantait ses mélodies : « Je me plais donc, subjectivement, à entendre dans la sonate de Vinteuil un écho de la première sonate pour violon et piano de Fauré, composée en 1875 à Saint-Adresse, dans cette station balnéaire proche du Havre où Monet, au même moment, peignait plusieurs chefs d’œuvres. Cette composition de jeunesse, né sur la côte normande, à l’ombre des jeunes filles en fleurs, est aussi la première grande sonate du répertoire français moderne, merveilleuse par sa poésie et son lyrisme en demi teinte. »

 

Claude Pascal (1921-), enfin, est celui qui a poussé la logique le plus haut possible en composant une « Sonate dite de Vinteuil (1949). Un CD Polymnie (2010) est disponible avec Yuri Kurode au violon et Simon Zaoui au piano.

http://www.radioproust.org/multimedia/popup.php?listing_id=5977734

 

 

Bonne écoute.

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Le témoignage de Claude Pascal

J’ai obtenu le Premier Grand Prix de Rome en 1945 et suis parti pour la Villa Médicis début 1946. C’était la réouverture de l’Académie de France à Rome après les années de guerre.

Peu avant mon départ, Henry Barraud, qui était alors à la tête de l’ORTF me passe commande de ce qui pourrait faire figure de « Sonate de Vinteuil », cette œuvre mythique qui tient une place non négligeable dans l’œuvre de Marcel Proust : « A la Recherche du temps perdu ».

Je suppose que j’avais confié à Henry Barraud mon admiration pour cette vaste fresque que je venais de découvrir dans des circonstances assez particulières. Ces circonstances, les voici. Poursuivant mes études au Conservatoire de Paris, j’avais besoin de gagner un peu d’argent. C’est ainsi que, pendant, deux ou trois semaines, j’accompagnais au piano chaque soir la chanteuse de variétés, Betty Spell, au Théâtre de l’A.B.C. situé sur les Grands Boulevards. Il me fallait une bonne heure de métro aller-retour. Les rames étaient quasiment vides, notamment l’unique voiture de 1ère classe où je m’installais commodément, livre en mains. Quel livre? Proust, parbleu ! C’est ainsi que, fasciné, j’ai pris connaissance de ce chef d’œuvre.

Passent quelques mois et me voici, en 1946, installé au sommet de l’une des deux tours qui surplombent tout Rome et ses environs, (339 marches de mon nid d’aigle à la Plazza di Spagna). Au travail ! Pour quel résultat ? Nul ! J’étais en effet comme paralysé par la situation psychologique dans laquelle je me trouvais : compositeur par intérim en quelque sorte. Je voyais les semaines passer sans que ni ma cervelle ni mon piano consentent à me tirer d’affaire. Toujours cette page blanche. Une image car en fait, ma « page blanche » portait des portées… Jusqu’au jour où, passant à d’autres travaux, je me suis retrouvé plongé dans une sonate pour piano et violon. L’ombre de Proust était-elle restée tapie dans mon perchoir ? Ce qui est sûr, c’est que toutes mes fibres souffrent encore du « syndrome de la page blanche » alors que je n’ai pas le moindre souvenir des longues heures passées à écrire cette sonate… Le fantôme de Vinteuil aurait-il squatté mon nid d’aigle ?

Finalement, cette sonate, je ne l’ai jouée que deux ou trois fois, dans des salons amicaux, avec mon très cher et combien regretté ami, le compositeur et violoniste de haut vol, Raymond Gallois Montbrun.

Puisque je ne pensais plus à Proust lorsque je l’ai écrite, j’ai choisi le simple titre de sonate lorsque, en 1951, elle fut éditée chez Durand. Depuis cette époque, elle n’a jamais été jouée… Il a fallu l’opiniâtreté de l’historienne d’art, Annie Verger, qui, fouillant dans les archives de la Villa Médicis, a retrouvé la trace d’un « envoi de Rome  » portant le titre… « Sonate dite de Vinteuil »

(Décembre 2009)

Cette sonate comprend trois mouvements :

Le premier mouvement – Animato – voit le piano imposer, d’entrée de jeu, un thème de caractère fiévreux.
 Sans transition, le violon entre à son tour, faisant entendre un thème calme et d’une grande douceur, jusqu’au moment où le piano impose à nouveau le thème initial. 
Un troisième thème est bientôt exposé au piano tout de douceur et de tendresse. Le thème du début apparaît alors au violon, en valeurs augmentées, puis les trois thèmes se superposent dans un long développement. La conclusion intervient sur un accord de La Majeur pianissimo.

Le second mouvement – Adagio assai – est constitué d’une longue mélopée puis d’un deuxième thème dans un climat de douce sérénité.

Le troisième mouvement – Allegro molto – voit le violon énoncer un thème énergique qui couvre trente mesures sur un fond pianistique s’apparentant à une toccata. Au cœur de ce mouvement, les deux instruments rivalisent de puissance, dans une démarche de caractère syncopé. Une réexposition générale, modifiée dans quelques-uns de ses détails aboutit à une conclusion de caractère frénétique.

 

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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  1. Oui, Fauré, perso j’y pense de plus en plus pour illustrer la sonate de Vinteuil. Peut-être à cause de la Pavane, dont les « petites phrases » me semblent particulièrement convenir aux histoires d’amour (de celles qui finissent mal, en général, comme en aurait convenu Marcel !).

    … J’ai eu le grand plaisir d’entendre la sonate de Monsieur Pascal, au grand’hôtel de Cabourg; il y a quatre ou cinq ans ; et l’évocation du tout jeune homme lisant Proust dans le métro est d’autant plus touchante quand on se souvient que la Recherche fut brûlée en Allemagne dans les autodafés d’avant-guerre, en 1936, et mise à l’index pendant l’occupation (avec Gide et autres, d’ailleurs !)

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