En avant la zizique ! (3)

En avant la zizique ! (3)

 

« Quel est le point commun entre Marcel Proust et Elvis Presley ? — Proustiste blogueur, vous attigez ! — Point du tout. »

 

Le romancier et le rocker ont été attirés tous deux par une chanson  napolitaine de 1898. Le premier l’évoque à sept reprises dans La Fugitive, alors que Caruso a participé à sa diffusion internationale. Le second en fait une version dépoussiérée sous le nom d’It’s now or never qui devient un tube mondial.

 

Proust, décidemment peut se trouver là où on ne l’attend guère. J’ai déjà cité Viens, Poupoule ! qui se trouve dans l’œuvre — l’effet de surprise est donc éventé.

 

Il célèbre d’autres airs populaires :

 

Pauvres fous, chanson de paysan, romance (1878), Joseph-Dieudonné Tagliafico, pour piano et chant.

1 Pauvres fous !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

*Il [Swann] frappait au carreau, et elle [Odette], avertie, répondait et allait l’attendre de l’autre côté, à la porte d’entrée. Il trouvait ouverts sur son piano quelques-uns des morceaux qu’elle préférait : la Valse des Roses ou Pauvre fou de Tagliafico (qu’on devait, selon sa volonté écrite, faire exécuter à son enterrement), il lui demandait de jouer à la place la petite phrase de la sonate de Vinteuil, bien qu’Odette jouât fort mal, mais la vision la plus belle qui nous reste d’une œuvre est souvent celle qui s’éleva au-dessus des sons faux tirés par des doigts malhabiles, d’un piano désaccordé. (1, 168)

 

En revenant de la revue, chanson (1886) de Louis-César Desormes.

Les paroles sont de Lucien Delormel et Léon Garnier. Paulus la crée à la Scala de Paris. C’est une satire de la petite bourgeoisie séduite par le général Boulange par le récit d’un pique-nique patriotique virant à la bacchanale.

En revenant de la revue

 

 

*J’étais sûr que Gilberte viendrait aux Champs-Élysées et j’éprouvais une allégresse qui me paraissait seulement la vague anticipation d’un grand bonheur quand — entrant dès le matin au salon pour embrasser maman déjà toute prête, la tour de ses cheveux noirs entièrement construite, et ses belles mains blanches et potelées sentant encore le savon — j’avais appris, en voyant une colonne de poussière se tenir debout toute seule au-dessus du piano, et en entendant un orgue de Barbarie jouer sous la fenêtre En revenant de la revue, que l’hiver recevait jusqu’au soir la visite inopinée et radieuse d’une journée de printemps. (I, 287)

 

Le Biniou, chanson bretonne (1856) d’Émile Durand.

Les paroles du Biniou sont du poète Hippolyte Guérin (1797-1861) : Les douleurs sont des folles, / Et qui les écoute est encor plus fou. / A nous deux, toi qui consoles ! : Biniou, mon biniou, mon cher biniou. La Pléiade se trompe en attribuant la chanson à Théodore Botrel, auteur de Le Petit biniou (1880), qui ne trouve pas son public. Toutefois, Guérin a écrit la mélodie d’une douzaine de chansons interprétées par Botrel.

Albertine siffle sans arrêt le refrain de sa chanson. Le Héros parle de « mauvais goût musical » et Mme Bontemps, qui, elle, l’aime bien, entend dire que c’est une « ineptie ». Du coup, sa nièce change de rengaine.

Bizarrerie : comment Albertine peut-elle « siffler » des paroles ?

2 Le Biniou

 

 

 

 

 

 

 

 

 

*Les fenêtres de nos deux salles de bains, pour qu’on ne pût nous voir du dehors, n’étaient pas lisses, mais toutes froncées d’un givre artificiel et démodé. Le soleil tout à coup jaunissait cette mousseline de verre, la dorait et, découvrant doucement en moi un jeune homme plus ancien, qu’avait caché longtemps l’habitude, me grisait de souvenirs, comme si j’eusse été en pleine nature devant des feuillages dorés où ne manquait même pas la présence d’un oiseau. Car j’entendais Albertine siffler sans trêve :

Les douleurs sont des folles,

Et qui les écoute est encor plus fou.

Je l’aimais trop pour ne pas joyeusement sourire de son mauvais goût musical. Cette chanson, du reste, avait ravi, l’été passé, Mme Bontemps, laquelle entendit dire bientôt que c’était une ineptie, de sorte que, au lieu de demander à Albertine de la chanter, quand elle avait du monde, elle y substitua :

Une chanson d’adieu sort des sources troublées,

qui devint à son tour «une vieille rengaine de Massenet, dont la petite nous rebat les oreilles». (V, 2)

 

Des artistes de music-hall, Proust en a plein sa besace, citant aussi Aristide Bruant, Yvette Guilbert, Fragson et Paulus.

 

Il se laisse encore emporter par une comptine populaire :

 

*Au milieu de la symphonie détonnait un « air » démodé : remplaçant la vendeuse de bonbons qui accompagnait d’habitude son air avec une crécelle, le marchand de jouets, au mirliton duquel était attaché un pantin qu’il faisait mouvoir en tous sens, promenait d’autres pantins et, sans souci de la déclamation rituelle de Grégoire le Grand, de la déclamation réformée de Palestrina et de la déclamation lyrique des modernes, entonnait à pleine voix, partisan attardé de la pure mélodie :

Allons les papas, allons les mamans,

Contentez vos petits enfants ;

C’est moi qui les fais, c’est moi qui les vends,

Et c’est moi qui boulotte l’argent.

Tra la la la. Tra la la lalaire,

Tra la la la la la la.

Allons les petits !

De petits Italiens, coiffés d’un béret, n’essayaient pas de lutter avec cet aria vivace, et c’est sans rien dire qu’ils offraient de petites statuettes. Cependant qu’un petit fifre réduisait le marchand de jouets à s’éloigner et à chanter plus confusément, quoique presto : « Allons les papas, allons les mamans. »  (V, 92)

 

Mais c’est à une chanson napolitaine qu’il réserve le meilleur sort.

O Sole Mio est publiée en 1898 et mondialement connue. Les paroles sont du poète napolitain Giovanni Capurro et la musique du chanteur napolitain Eduardo Di Capua. Reprise par Enrico Caruso, elle devient très vite le cheval de bataille des ténors lors des fins de concert.

4 O Sole Mio

 

En 1960, Elvis Presley en fait un « tube » mondial.

 

Dans La Fugitive, celui qui chante Sole mio est un musicien sur une barque arrêtée en face de l’hôtel du Héros à Venise. Il l’entonne alors que la mère du Héros est partie seul à la gare pour rentrer à Paris. Lui chante mentalement avec l’artiste.

 

*quand fut venue l’heure où, suivie de toutes mes affaires, elle partit pour la gare, je me fis apporter une consommation sur la terrasse, devant le canal, et m’y installai, regardant se coucher le soleil tandis que sur une barque arrêtée en face de l’hôtel un musicien chantait Sole mio. (VI, 167)

 

Citations de la chanson :

*je n’étais plus qu’un cœur qui battait et qu’une attention suivant anxieusement le développement de Sole mio. (VI, 167)

*Cette Venise sans sympathie pour moi, où j’allais rester seul, ne me semblait pas moins isolée, moins irréelle, et c’était ma détresse que le chant de Sole mio, s’élevant comme une déploration de la Venise que j’avais connue, semblait prendre à témoin. (VI, 168)

*Ma pensée, sans doute pour ne pas envisager une résolution à prendre, s’occupait tout entière à suivre le déroulement des phrases successives de Sole mio en chantant mentalement avec le chanteur, à prévoir pour chacune d’elles l’élan qui allait l’emporter, à m’y laisser aller avec elle, avec elle aussi à retomber ensuite. (VI, 168)

*cette occupation sans plaisir en elle-même d’écouter Sole mio se chargeait d’une tristesse profonde, presque désespérée. (VI, 168)

*«Je vais entendre encore une phrase de Sole mio» (VI, 168)

*ce chant de désespoir que devenait Sole mio et qui, ainsi clamé devant les palais inconsistants, achevait de les mettre en miettes et consommait la ruine de Venise (VI, 169)

 

Demain, nous parlons de Vinteuil.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

Paroles :

 

VIENS, POUPOULE !

 

Chanson allemande d’Adolf Spahn (paroles et musique) adaptée par Henri Christiné et Alexandre Trébitsch. Créée (1902) par Félix Mayol, à la Scala, 13 boulevard de Strasbourg, Paris Xe arr.

 

3 Mayol

 

 

Le samedi soir après l’turbin

L’ouvrier parisien

Dit à sa femme : Comme dessert

J’te paie l’café-concert

On va filer bras dessus bras dessous

Aux galeries à vingt sous

Mets vite une robe faut s’dépêcher

être bien placés

Car il faut

Mon coco

Entendre tous les cabots

Refrain

Viens, Poupoule !, Viens, Poupoule ! viens !

Quand j’entends des chansons

Ça me rend tout polisson

Ah !

Viens, Poupoule !, Viens, Poupoule ! viens !

Souviens-toi que c’est comme ça

Que je suis devenu papa.

Un petit tableau bien épatant

Quand arrive le printemps

C’est d’observer le charivari

Des environs de Paris

Dans les guinguettes au bord de l’eau

Au son d’un vieux piano

On voit danser les petits joyeux

Criant à qui mieux mieux

Hé le piano !
Tu joues faux !

Ça n’fait rien mon petit coco.

Refrain

Viens, Poupoule !, Viens, Poupoule ! viens !

Ce soir je t’emmène … où ?

À la cabane bambou

Hou !

Viens, Poupoule !, Viens, Poupoule ! viens !

Et l’on danse plein d’entrain

La « polka des trottins »

Avec sa femme un brave agent

Un soir rentrait gaiement

Quand tout à coup jugez un peu

On entend des coups de feu

C’était messieurs les bons apaches

Pour se donner du panache

Qui s’envoyaient quelques pruneaux

Et jouaient du couteau

Le brave agent
Indulgent

Dit à sa femme tranquillement :

Refrain

Viens, Poupoule !, Viens, Poupoule ! viens !

Pourquoi les déranger

Ça pourrait les fâcher

Ah !

Viens, Poupoule !, Viens, Poupoule ! viens !

Ne te mets pas en émoi

Ils se tueront bien sans moi

Deux vieux époux tout tremblotants

Marient leurs petits enfants

Après le bal vers les minuit

La bonne vieille dit

A sa petite fille tombant de sommeil :

Je vais te donner les conseils

Qu’on donne toujours aux jeunes mariés

Mais le grand-père plein de gaieté

Dit doucement :

Bonne maman

Laisse donc ces deux enfants

Refrain

Viens, Poupoule !, Viens, Poupoule ! viens !

Les petits polissons

N’ont pas besoin de leçons

Ah !

Viens, Poupoule !, Viens, Poupoule ! viens !

Je suis bien certain ma foi

Qu’ils en savent plus que toi

Les jeunes mariés très amoureux

Viennent de rentrer chez eux

Dans leur gentil petit entresol

Ils crient : Enfin seuls !

Madame se met vite à ranger

Sa petite fleur d’oranger

Pendant que Monsieur bien tendrement

Dit amoureusement

Pour tâcher

De s’épancher

Montrant la chambre à coucher :

Refrain

Viens, Poupoule !, Viens, Poupoule ! viens !

Les verrous sont tirés

On pourra se détirer

Ah !

Viens, Poupoule !, Viens, Poupoule ! viens !

Viens chanter mon coco

La chanson des bécots

Un député tout frais nommé

Invitait sa moitié

A venir entendre un grand discours

Qu’il prononçait le même jour

Mais à peine a-t-il commencé

Qu’on lui crie : C’est assez

Constitution ! Dissolution !

Pas d’interpellation !

Ahuri

Abruti

Il prend son chapeau et dit :

Refrain

Viens, Poupoule !, Viens, Poupoule ! viens !

Je ne veux pas devenir sourd

Pour vingt-cinq francs par jour

Ah !

Viens, Poupoule !, Viens, Poupoule ! viens !

C’est bien assez ma foi

D’être attrapé par toi.

 

 

EN REVENANT DE LA REVUE

 

1.

Je suis l’chef d’un’ joyeus’ famille

D’puis longtemps j’avais fait l’projet

D’emm’ner ma femm’, ma sœur, ma fille

Voir la r’vu’ du quatorz’ juillet

Après avoir cassé la croûte

En chœur nous nous somm’s mis en route

Les femmes avaient pris l’devant

Moi j’donnais l’bras à bell’ maman

Chacun d’vait emporter

D’quoi pouvoir boulotter

D’abord moi j’portais les pruneaux

Ma femm’ portait deux jambonneaux

Ma bell’ mèr’ comm’ fricot

Avait un’ têt’ de veau

Ma fill’ son chocolat

Et ma sœur deux œufs sur le plat

 

R.

Gais et contents

Nous marchions triomphants

En allant à Longchamp

Le cœur à l’aise

Sans hésiter

Car nous allions fêter

Voir et complimenter

L’armée française.

 

2.

Bientôt d’Longchamp on foul’ la p’louse

Nous commençons par nous installer

Puis j’débouch’ les douz’ litr’s à douze

Et l’on s’met à saucissonner

Tout à coup on cri’ : Viv’ la France

Cré dié, c’est la r’vu’ qui commence

J’grimp’ sur un marronnier en fleurs

Et ma femm’ su’ l’dos d’un facteur

Ma sœur qu’aim’ les pompiers

Acclam’ ces fiers troupiers

Ma tendre épouse bat des mains

Quand défilent les Saint-Cyriens

Ma bell’ mèr’ pouss’ des cris

En r’luquant les Spahis,

Moi j’faisais qu’admirer

Notr’ brav’ général Boulanger

 

R.

Gais et contents

Nous étions triomphants

De nous voir à Longchamp

Le cœur à l’aise

Sans hésiter

Nous voulions tous fêter

Voir et complimenter

L’armée française.

 

3.

En rout’ j’invit’ quèqu’s militaires

À v’nir se rafraîchir un brin

Mais à forc’ de licher les verres

Ma famille avait son p’tit grain

Je quitt’ le bras de ma bell’ mère

Je prends celui d’un’ cantinière

Et le soir lorsque nous rentrons

Nous sommes tous complèt’ments ronds

Ma sœur qu’était en train

Ram’nait un fantassin

Ma fille qu’avait son plumet

Sur un cuirassier s’appuyait

Ma femme sans façons

Embrassait un dragon

Ma bell’ mèr’ au p’tit trot

Galopait au bras d’un turco

 

R.

Gais et contents

Nous allions triomphants

En revenant d’Longchamp

Le cœur à l’aise

Sans hésiter

Nous venions d’acclamer

D’voir et complimenter

L’armée française.

 

O SOLE MOI (Mon Soleil)

Paroles en napolitain

Che bella cosa e’ na jurnata ‘e sole

n’aria serena doppo na tempesta !

Pe’ ll’aria fresca pare già na festa

Che bella cosa e’ na jurnata ‘e sole

Ma n’atu sole,

cchiù bello, oje ne’

‘O sole mio

sta ‘nfronte a te !

‘O sole, ‘o sole mio

sta ‘nfronte a te !

sta ‘nfronte a te !

Quanno fa notte e ‘o sole se ne scenne,

me vene quase ‘na malincunia;

sotto ‘a fenesta toia restarria

quanno fa notte e ‘o sole se ne scenne.

Ma n’atu sole,

cchiù bello, oje ne’

‘O sole mio

sta ‘nfronte a te!

‘O sole, ‘o sole mio

sta ‘nfronte a te !

sta ‘nfronte a te !

 

Traduction française

Quelle belle chose qu’une journée de soleil,

Un air serein après une tempête !

Pour l’air frais on se croirait en fête

quelle belle chose qu’une journée de soleil

Mais il n’y a pas un autre soleil aussi beau

mon soleil à moi est sur ton front.

mon soleil à moi est sur ton front.

est sur ton front.

Quand vient le soir et le soleil se couche

la mélancolie me saisit… ,

Je resterais sous ta fenêtre

quand vient le soir et le soleil se couche.

Mais il n’y a pas un autre soleil aussi beau

mon soleil à moi est sur ton front.

 

Un soleil sur le front, c’est mieux que des vertèbres !

 

 

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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