Deux personnages incognitos de la Recherche

Deux personnages incognitos de la Recherche

 

On croit tous les connaître et il en arrive toujours…

Ces deux-là sont absents de toutes les listes des personnages d’À la Recherche du Temps perdu. Certes, ils s’avancent ensemble, masqués pareillement, protégés par un pseudonyme.

Voici Clément Duval et François de Wendel. Ils sont évoqués dans Le Côté de Guermantes quand le Héros se présente un soir chez Charlus et l’interroge sur la princesse d’Iéna. Refusant de considérer la noblesse d’Empire, le baron se moque de ce titre pittoresque, à comparer avec la Panthère des Batignolles ou le Roi de l’Acier.

Nous y voilà.

Ces noms ne sont pas des inventions romanesques.

Le premier désigne un groupe d’anarchistes et le second une dynastie d’industriels, tous deux français.

 

La Panthère des Batignolles est fondée en 1882 dans le XVIIe arrondissement de Paris. L’un de ses membres s’appelle Clément Duval (1850-1935). Serrurier, il cambriole en 1886 un hôtel particulier, rue de Monceau, appartenant à Mme Herbelin, qui l’habite avec sa nièce, l’artiste peintre Madeleine Lemaire, dont Marcel Proust aime les roses. C’est le premier acte anarchiste de « reprise individuelle ». Quelques jours plus tard, lors de son arrestation chez un recéleur, il poignarde le brigadier Rossignol, sans le tuer. Jugé début 1887, Duval est condamné à mort, peine commuée en condamnation aux travaux forcés à perpétuité aux bagnes de Guyane. Là, il n’abdique pas ses convictions et réussit à s’évader, en 1901, après dix-huit tentatives. Il se retrouve à New York. Le « père Duval » finira sa vie chez les anarchistes italiens de Brooklyn. Il meurt à 85 ans.

 

Le Roi de l’Acier est membre de la famille de Wendel, maîtres de forges. Le fondateur de ce qui deviendra une dynastie industrielle est Jean-Martin. Fils cadet de Christian, seigneur de Longlaville près de Longwy, lieutenant de cavalerie dans l’armée du duc Charles IV de Lorraine, il fait l’acquisition en 1704 des forges de la Rodolphe à Hayange, au nord du duché. Il devient ainsi le premier de la famille, qui développe considérablement les activités sidérurgiques au cours des générations.

À la fin de l’Ancien régime, Ignace de Wendel de Hayange, officier d’artillerie, fonde Le Creusot avec l’ingénieur anglais William Wilkinson. Toutefois, la Révolution contraint les Wendel à émigrer ; leurs biens, dont les forges de Hayange, sont vendus comme biens nationaux. C’est François de Wendel qui, de retour d’émigration, les rachète en 1804 et les développe sous l’Empire et la Restauration.

Au fil du siècle, la sidérurgie lorraine dominée par les Wendel atteint un développement considérable, grâce en particulier à l’extension des chemins de fer.

Avec la guerre de 1870, Hayange est intégré à l’Empire allemand. Le groupe Wendel entend « maintenir la présence française en Lorraine annexée ». L’un des fils Wendel restera à Hayange (rester en territoire allemand impliquait la perte de la nationalité française). Deux d’entre eux seront élus au Reichstag par une population restée fidèle à la France, comme députés « protestataires ». Mais le reste de la famille de Charles de Wendel, refusant de devenir allemand, décide de s’établir à Jœuf qui se trouve à la frontière entre la France et l’Allemagne (côté français), où les Wendel fondent de nouvelles usines.

Au XXe siècle, au lendemain de la Grande Guerre, la Moselle redevient entièrement française entrainant ainsi la réunification de toutes les usines lorraines. Les industries de la famille de Wendel atteignent leur apogée.

François de Wendel (1874-1949), député puis sénateur, président du Comité des Forges, régent de la Banque de France (et ainsi désigné comme faisant partie des « deux cents famille »), est sûrement ce « Roi de l’Acier » qu’évoque Proust [Dans les années 1930, le polémiste Jean Galtier-Boissière le qualifiera de « roi de France sans couronne ».]

 

Duval évoque les industriels tels Wendel lors de son procès, quand il s’en prend aux auteurs de « crimes de lèses-humanité » : « on décore ces chefs d’usines, on leur donne des récompenses honorifiques en mémoire des services qu’ils rendent à l’industrie et l’humanité ».

 

La boucle est bouclée.
 Deux faces opposées d’une même époque… Deux personnages en quête d’auteur ? Ils l’ont trouvé en Proust.

Et ils s’ajoutent aux 2 521 autres que j’ai recensés dans la Recherche, convaincu que je ne les ai pas encore tous débusqués.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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