Deux nouveaux mots d’Oriane

Un mot d’Oriane. Linguiste.

— Il [Robert de Saint-Loup] croit qu’il a inventé la stratégie, poursuivit Mme de Guermantes, et puis il emploie des mots impossibles pour les moindres choses, ce qui n’empêche pas qu’il fait des pâtés dans ses lettres. L’autre jour, il a dit qu’il avait mangé des pommes de terre sublimes, et qu’il avait trouvé à louer une baignoire sublime.

— Il parle latin, enchérit le duc.

— Comment, latin ? demanda la princesse.

— Ma parole d’honneur ! que Madame demande à Oriane si j’exagère.

— Mais comment, Madame, l’autre jour il a dit dans une seule phrase, d’un seul trait : « Je ne connais pas d’exemple de Sic transit gloria mundi plus touchant »; je dis la phrase à Votre Altesse parce qu’après vingt questions et en faisant appel à des linguistes, nous sommes arrivés à la reconstituer, mais Robert a jeté cela sans reprendre haleine, on pouvait à peine distinguer qu’il y avait du latin là-dedans, il avait l’air d’un personnage du Malade imaginaire ! Et tout ça s’appliquait à la mort de l’impératrice d’Autriche ! (III)

 

Un mot d’Oriane. Sur Charlus.

« Mais enfin j’avoue franchement, reprit Mme de Guermantes, que la manière dont je souhaiterais d’être pleurée par un homme que j’aimerais, n’est pas celle de mon beau-frère. » La figure du duc se rembrunit. Il n’aimait pas que sa femme portât des jugements à tort et à travers, surtout sur M. de Charlus. « Vous êtes difficile. Son regret a édifié tout le monde », dit-il d’un ton rogue. Mais la duchesse avait avec son mari cette espèce de hardiesse des dompteurs ou des gens qui vivent avec un fou et qui ne craignent pas de l’irriter : « Eh bien, non, qu’est-ce que vous voulez, c’est édifiant, je ne dis pas, il va tous les jours au cimetière lui raconter combien de personnes il a eues à déjeuner, il la regrette énormément, mais comme une cousine, comme une grand’mère, comme une sœur. Ce n’est pas un deuil de mari. Il est vrai que c’était deux saints, ce qui rend le deuil un peu spécial. » M. de Guermantes, agacé du caquetage de sa femme, fixait sur elle avec une immobilité terrible des prunelles toutes chargées. « Ce n’est pas pour dire du mal du pauvre Mémé, qui, entre parenthèses, n’était pas libre ce soir, reprit la duchesse, je reconnais qu’il est bon comme personne, il est délicieux, il a une délicatesse, un cœur comme les hommes n’en ont pas généralement. C’est un cœur de femme, Mémé ! »

— Ce que vous dites est absurde, interrompit vivement M. de Guermantes, Mémé n’a rien d’efféminé, personne n’est plus viril que lui.

— Mais je ne vous dis pas qu’il soit efféminé le moins du monde. Comprenez au moins ce que je dis, reprit la duchesse. Ah ! Celui-là, dès qu’il croit qu’on veut toucher à son frère…, ajouta-t-elle en se tournant vers la princesse de Parme. (III)

 

 


CATEGORIES : Divertissement/ AUTHOR : patricelouis

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